Les Gilets Jaunes 63

Citoyens, réveillez-vous !

Mois : mai 2019

Le retour de la question sociale

Pour une fois, Macron dit vrai : le mouvement n’a plus de débouché politique.

Il a juste un train de retard, les Gilets Jaunes ayant renvoyé dos à dos et pour l’ensemble de leur œuvre les partis politiques et les appareils syndicaux dès le 17 novembre.

C’est d’ailleurs pour cela, ne craignant pas le paradoxe, qu’il appelle les hommes et les femmes engagés dans la lutte sociale à déposer les armes en se rendant aux urnes le 26 mai prochain… et tant qu’à faire, à « se présenter aux élections. »

Car la vraie terreur de la classe dominante est bien l’abolition des intermédiaires entre les sans-dents et elle, dont le système dit démocratique et son cirque électoral sont le fer de lance.

Rupture que nous avons opéré et sans demander la permission de ce gouvernement, ce qui nous vaut le déchaînement de violence de l’État.

« La démocratie, ça ne se joue pas le samedi après-midi » nous dit-il. Là aussi il a raison bien malgré lui : ce qui se joue sur les ronds-points toute la semaine est l’auto organisation d’une classe sociale et l’élaboration d’un projet commun qui entendent dépasser le monde du fric et de la politique dont lui et son gouvernement mais aussi l’ensemble de la technostructure européenne sont la synthèse.

Qu’il nous (re)fasse le coup de la « positive attitude » est de bonne guerre mais chacun sait que la négation d’un réel présenté comme immuable est le premier rouage du mouvement de l’Histoire.

Lorsque l’on regarde dans le rétroviseur social, ce que nous avons réalisé en six mois de combat est immense : non pas quantitativement, les bidouillages budgétaires n’ont pas vocation à résoudre nos problèmes, seulement gérer le conflit que nous avons ouvert, mais qualitativement car nous avons recrée les liens non marchands que cette société s’emploie à détruire depuis si longtemps.

Ces liens sont le ferment de notre mouvement, qui, de la contestation de points de détail est devenu le lieu d’expression de nos possibilités humaines et de notre soif de vivre. Dans cette confrontation, nos expériences, bonnes ou mauvaises sont la matière première de la conscience révolutionnaire qui reconnaît en chacun ses propres conditions d’exploitation et le désir ardent d’en sonner le glas. Elles sont les outils, sans cesse perfectionnés, de notre émancipation.

Dans le système capitaliste c’est l’économie qui donne le las, que la souverainté soit entre les mains de tel ou tel parti, telle ou telle institution ou échelon politique.

Pour ne considérer que les exemples les plus récents, le Parti pirate en Islande, Syriza en Grèce, Podemos en Espagne ou encore le Mouvement cinq étoiles en Italie : aucune de ces structures n’a été capable d’impulser une dynamique de transformation depuis leurs parlements et il n’y a là aucune surprise ni déception car l’Histoire a depuis deux siècles fait le procès de la social-démocratie tout autant que du nationalisme ; les travailleurs ont seulement à puiser dans la mémoire des luttes paysannes et ouvrières pour renouer avec l’évidence selon laquelle la « question sociale » n’est jamais posée que par eux-mêmes et dans des termes qui dépendent de leurs conditions matérielles d’existence immédiates.

Si nous voulons réellement rompre avec l’organisation sociale actuelle et son mode de production destructeur, il va falloir porter le combat sur le terrain de l’adversaire et non là où par définition il nous domine – puisqu’il détermine entièrement le jeu politique – à savoir nos lieux d’exploitation.

Perdons nos dernières illusions, resserrons les rangs et réfléchissons dès aujourd’hui aux moyens de fédérer autour du plus vaste mouvement de grève que ce pays ait jamais connu.

Ainsi, nous ferons plus que bouger les lignes car nous resterons acteurs de notre mouvement et déciderons jusqu’où nous désirons le porter.

Zone à dé(cons)truire

Sous un ciel chargé, les Gilets Jaunes de l’agglomération clermontoise se sont donnés rendez-vous Boulevard Gustave Flaubert le samedi 11 mai pour une action de bloquage de l’entrée du centre commercial E.Leclerc La Pardieu afin de protester contre la cherté de la vie. 

Sous les applaudissements et les slogans scandés des camarades, une jolie pyramide de caddies a été dressée devant les portes automatiques, réduisant ainsi pendant quelques dizaines de minutes l’accès au magasin.

Les agents de sécurité (aujourd’hui gilets oranges soumis, demain Gilets Jaunes en révolte) ne sont pas intervenus, l’opération a pu être menée jusqu’à son terme et le moment de « désobéissance civile » immortalisé dans un mélange de saine colère et de joie.

Au-delà de l’agitation autour des conditions de vie misérables d’un nombre croissant de français, pour qui l’achat des denrées de base devient un sujet de préoccupation mensuel et parfois hélas une difficulté du quotidien, l’irruption des Gilets Jaunes en zone industrielle, rebaptisée ZAE (zone d’activités économiques) pour les besoins du tertiaire, est significative : elle est à la fois l’extension et le pendant négatif du rond-point des sociabilités jaunes.

Comme fût pris d’assaut l’impersonnel giratoire, ce carrefour de la marchandise humaine alimentant nos villes en flux permanent de chair à travail, il était logique que sa destination impérative, les grands magasins euphoriques de la société de consommation devînt la cible du sabotage de la conscience réfractaire.

Les grandes surfaces privatives de la marchandisation universelle symbolisent aussi le système politique de prévarication et l’exploitation salariale inhérents au mode de production capitaliste qui ravage nos territoires. 

Du trucage des marchés publics aux régimes d’exonération des zones franches urbaines en passant par l’escroquerie du CICE, nous savons combien les grands groupes de la distribution ont leur part de responsabilité dans la dilapidation du fruit de notre labeur.

La composition du capital social de ces sociétés, souvent cotées en bourse, induit des politiques managériales tyranniques et une présurisation du personnel tout au long de la chaîne logistique quand la concurrence du secteur n’impose pas la fermeture de sites avec son cortège de plans dits sociaux.

En tant qu’intermédiaires parasites entre le monde de la production agricole et le consommateur elles représentent aussi l’antithèse de notre aspiration à vivre en adéquation avec les rythmes de la nature dans des cités à taille humaine où les frontières entre paysans et habitants seraient inexistantes.

Il paraît que les hypermarchés sont menacés par le développement du numérique et un retour au commerce de proximité. Les Gilets Jaunes se battent pour dépasser un système tout entier, nous n’accueillons donc pas l’annonce de la « dématérialisation » du procès de production comme une bonne nouvelle, le cas Amazon manifestant au contraire la dégradation des conditions de travail de salariés précarisés à outrance et aliénés comme jamais à la rationalisation technologique des tâches.

Mais si ces temples de l’ersatz venaient à disparaître, nous danserions volontiers sur leurs ruines.

 

TINA ?

« There is no alternative (TINA), traduit en français par « Il n’y a pas d’autre choix » ou « Il n’y a pas d’alternative » ou « Il n’y a pas de plan B », est un slogan politique couramment attribué à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Premier ministre du Royaume-Uni.

Ce slogan signifie que le marché, le capitalisme et la mondialisation sont des phénomènes nécessaires et bénéfiques et que tout régime qui prend une autre voie court à l’échec. »

Réalités digitales

Coursier à vélo, l’exploitation à la cool.

Par Matthieu Le Crom, le 2 mai 2019

© Jules Salé

Tout commence dans un open-space de 400m² en plein Marais. Baby-foots, paniers de fruits, canapés, bar-cafétéria.

Je suis là pour une réunion d’information pour devenir coursier à vélo chez Frichti, la nouvelle start-up de livraison de repas sur Paris. Avec moi une vingtaine de mecs de mon âge, entre 20 et 35 ans. 10 noirs, 7 marrons, 3 blancs, tous plus au moins le même style : survet’ Nike, sacoche, casquette, maillot de foot, doudoune.

On déambule comme une meute ébahie dans cet open-space, au milieu des employés de la boîte. Posés sur les canapés design, à moitié allongés mais pas trop, en tailleur façon yoga, d’autres jeunes de notre âge, quasiment tous blancs, tous un MacBook dernier cri en main, tous très stylés, avec les dernières fringues branchées sur le dos. Des hipsters dans toute leur splendeur, regardant passer la meute.

Nous entrons dans un bocal vitré, entassés sur des tabourets, collés les uns aux autres. Pas un verre d’eau, on attend. De l’autre côté de la porte vitrée qui se referme derrière nous, les gagnants de la transition numérique nous observent du coin de l’œil, ceux qui maîtrisent les nouveaux codes de la start-up nation, ceux qui peuvent côtoyer le baby-foot sans vraiment y jouer, ceux qui sont en France depuis plusieurs générations et qui ont pu faire des études de marketing, d’informatique ou de digital networking.

Moi je suis avec des immigrés et des fils d’immigrés, des gens qui parlent à peine français, des gens dont le marché du travail ne veut pas, des blédards.

Un formateur nous parle de Frichti, il explique à Mamadou comment dire bonjour quand il livrera sa salade de carottes rappées.

Présentez vous :
– « Mamadou Sissoko »
– « Non on dit « Bonjour je m’appelle Mamadou Sissoko, allez recommence » « .
Malaise.

Des gars comme Mamadou, Frichti en recrute à tour de bras, tous sous le statut d’auto-entrepreneur. On est vingt fois plus que ce dont ils ont besoin, mais ça ne leur coûte rien et ça leur permet d’être sûrs d’avoir de la main d’œuvre en permanence. Parce qu’une fois la réunion d’information finie on n’est pas embauchés pour autant. Pour pouvoir travailler il faut s’inscrire sur un créneau, un « shift ».
Là, c’est la concurrence qui commence entre nous : le jeudi – à 15h précises – on doit se battre virtuellement sur un site internet, cliquer sur les shifts pour réserver une place. On doit être des centaines à cliquer partout sur le site dans l’espoir d’avoir du boulot, le serveur sature, le site bug … Résultat des courses : en trois minutes tout est complet. J’ai obtenu deux shifts de 3h à l’autre bout de la ville pour la semaine prochaine, seulement 6h de travail alors que j’en voulais une trentaine. Au mieux je vais gagner 60 euros.

Arrivé au centre d’où partent les commandes appelé « hub », pour rester dans l’esprit start-up, le local ne ressemble à rien : 5m² de carrelage sale, un écran d’ordinateur avec un code à scanner pour marquer sa présence. Je comprends vite que cet ordinateur va être mon principal interlocuteur.

Les coursiers et les managers sur place ne disent pas bonjour, personne ne m’explique quoi que ce soit, seul mon smartphone m’écrit « Bienvenue au hub ». Une liste de codes s’affiche sur mon écran, je les retrouve sur des sacs en papier entreposés dans une chambre froide, je charge les sacs en papiers remplis de carottes rappées dans mon sac à dos isotherme.
Depuis le début j’ai dû échanger au maximum 15 mots avec la boîte qui m’emploie mais ça y est, je bosse pour eux.

Je roule à toute blinde dans les rues bondées de Paris, des ruelles étroites prévues pour des piétons il y a trois siècles dans lesquelles des camions bloquent toute la chaussée, des boulevards haussmanniens dans lesquels ces mêmes camions bombardent pour rattraper leur retard. C’est la jungle urbaine, qui ira le plus vite, qui passera devant le premier, qui prendra le plus de risques pour gagner une seconde.
J’ai l’impression que je vais crever à chaque carrefour mais l’adrénaline m’excite et me fait prendre toujours plus de risques, toujours aller plus vite, ne jamais s’arrêter, surtout pas aux feux rouges, perte de temps.
Je fais corps avec la conduite frénétique parisienne où seuls ceux qui roulent comme des dingues sont respectés par les autres. Si tu es trop lent tu te fais maltraiter, on te laisse pas passer, on te fonce dessus, je n’ai pas le choix, bouffer ou être bouffer, j’ai choisi mon camps.

Mon téléphone bipe, il m’indique qu’à partir de maintenant je suis en retard sur ma commande, un chronomètre rouge démarre. Impossible d’être dans les temps, le timing est calculé sans prendre en compte le trafic et les temps de livraison à pied : trouver où accrocher son vélo, monter chez le client, l’attendre, regarder le prochain itinéraire, boire une gorgée d’eau … Seuls les temps de trajets théoriques en vélo sont pris en compte par le chronomètre, c’est intenable, je suis tout le temps en retard, ça m’énerve donc je roule plus vite, je prends plus de risques, je bois moins d’eau.

J’ai l’impression que plus je carbure plus j’ai des commandes, je suis en train de me faire pote avec l’ordinateur. Au bout de 2h de course folle je retourne au hub. A peine passé la porte, mon téléphone est reconnu par l’ordinateur, je ne sais pas comment il fait mais il sait que je suis là, mon téléphone bipe, des nouvelles commandes à faire immédiatement, j’achète un café au distributeur, un agent de Frichti m’appelle sur mon téléphone, l’ordinateur m’a vu prendre une pause, ce n’est plus mon pote.

Cette ordinateur avec lequel j’essaie de sympathiser – et qui en gros est mon patron – ne s’est pas présenté, je ne sais pas ce qu’il regarde dans mon téléphone, comment il me juge, comment il collecte mes données pour faire des statistiques de mes performances et quelles sont les répercutions de ces statistiques sur la quantité et la qualité du travail qu’il va me donner par la suite, est-ce qu’il va me faire partir à l’autre bout de Paris pour faire une seule commande parce que je suis trop lent ? C’est possible. Je dois sûrement avoir une note que je ne connaîtrais jamais. Mais quelque part, être jugé par une machine porte l’avantage d’une certaine objectivité, il ne peut pas ne pas aimer ma gueule, il se concentre sur des faits, le problème – en dehors du fait que je ne sais pas comment il fonctionne – c’est que je ne peux pas lui dire que le numéro 53 de la rue Bouchardon est introuvable parce qu’il est caché dans un angle de la place Saint-Martin et que c’est pour ça que j’ai trois minutes de retard.
Non tout ce que je peux lui dire c’est : « Commencer nouvelle livraison ».

Sept jours sur sept, 7h par jour, avec une coupure de 3h en milieu de journée, pour 1200 euros. C’est ce que fait un coursier avec qui je discute.
Il me dit qu’il a de la fièvre en rentrant chez lui, entre l’effort physique, le poids du sac, les escaliers à monter, le rythme infernal, la pollution et le stress de la circulation, ça ne m’étonne pas.
Il me dit qu’au début les plateformes paient bien pour attirer des coursiers.
Que plus les candidats affluent aux inscriptions plus les rémunérations baisses.
Que les coursiers ne disent rien parce qu’ils savent qu’ils sont des centaines à vouloir bosser pour le peu de place disponible, c’est la concurrence entre eux à celui qui acceptera de bosser pour le moins cher, un retour au conditions de travail d’il y a deux siècles ou à celles du tiers monde, au choix.
Ils ont la dalle, ils parlent à peine français, beaucoup en permis de séjour, rémunérés sur des comptes au bled. Personne ne veut les employer en France, alors pour eux 5 euros de l’heure, c’est déjà ça.
À ce rythme là dans quelque temps les coursiers seront payés 1 euro de l’heure et il y aura encore du monde pour vouloir pédaler.

Le soir je change de hub, je me retrouve dans une ruelle sordide comme seul le 18e arrondissement sait en produire. Une dizaine de noirs et de marrons traînent devant le hub, un type me dit que ça fait 4h qu’il est là, il a fait une seule commande, il a gagné 15 euros.
« Entre zoner ici ou zoner ailleurs autant zoner ici ». On en est là, on recrute des gars pour zoner devant le hub, c’est gratuit et ça permet de livrer les commandes très rapidement.
Comme si un restaurant avait vingt serveurs pour se partager un poste. Les clients sont servis immédiatement, les serveurs mangent les miettes.

Un manager débarque en furie « Les gars il va falloir pisser dans le trou ! Sinon plus d’accès au chiottes ! Vous savez quoi ? Ça c’est depuis qu’il y a que des blédards ici, avant quand il y avait des Français c’était pas comme ça ! »
Je suis le seul blanc et en plus je viens d’aller pisser. Grosse gène.

Les managers sont aussi des noirs et des marrons, seulement eux parlent bien français. Ils doivent avoir un bac pro vente tandis que les coursiers n’ont peut-être pas le brevet des collèges.

Un blédard c’est quoi en fait ? Littéralement du mot arabe « bled » qui veut dire village, un blédard c’est un campagnard, et le gars de la campagne est réputé pour être rustre, pour ne pas maîtriser les règles du savoir-vivre en bonne société.
Aujourd’hui le blédard – selon mon interprétation – c’est le campagnard de la ville-France, c’est un étranger qui n’a pas assimilé la culture française, les codes sociaux qui permettent de s’intégrer et de se faire respecter, quelqu’un qui est accusé de pisser à côté, mais surtout quelqu’un qui ne maîtrise pas la langue, quelqu’un qui n’a pas eu la possibilité de passer son bac.

C’est ces mecs-là qu’on retrouve aujourd’hui tout en bas de l’échelle de la start-up nation, payés au lance pierre, à la tâche, sans salaire minimum, sans arrêt maladie en cas d’accident, sans congés payés, sans chômage, avec des outils de travail à leurs frais : un smartphone obligatoirement 4G qui coûte cher, un vélo souvent décrépi avec des freins à moitié cassés, pas de casque, pas de lumières pour assurer leur sécurité dans la nuit.

Alors certains parlent de syndicats, d’autres essaient de se faire requalifier en salariés, ce que la Cour de Cassation a validé, car ça coule sous le sens.
Nous somme « auto-entrepreneurs » mais nous n’entreprenons rien du tout, nous répondons aux besoins et aux ordres d’une entreprise, donc nous sommes des employés. Point.

Ce salariat déguisé est une faille qui ressemble en tout point à du travail au noir. D’autres parlent de jouer sur l’image de ces boîtes très attachées au marketing, un « bad buzz » pourrait les amener a réviser les conditions de travail des coursiers à la hausse : proposer des contrats salariés, remonter les rémunérations, fixer un minimum horaire, fournir les outils de travail, réduire les cadences, garantir du travail en arrêtant de sur-recruter, être transparent sur les algorithmes … Beaucoup de facteurs peuvent être améliorés pour obtenir des conditions de travail dignes.

Faut-il vraiment balayer deux siècles d’acquis sociaux dans le seul but de satisfaire des cadres dynamiques qui veulent garder la ligne en mangeant des carottes rappées emballées dans trois boites en plastique, livrées en sept minutes à leur agence de design par un esclave à vélo ? Non, c’est notre corps social qui est en jeu.

Perspicace ?

Contexte de marché exigeant

Menace de fermeture de C&A à Clermont-Ferrand : « Ce sont les fondations du Centre Jaude qui sont touchées »

Le centre Jaude et la façade de l’enseigne C&A dans les années 80

L’enseigne d’habillement C&A de Clermont-Ferrand fait partie des 14 magasins menacés par une fermeture en France. Une catastrophe pour les seize salariés clermontois et la fin probable d’une histoire pour un magasin implanté depuis presque 40 ans.

Par Pierre Peyret, le 24 avril 2019

C&A, ces deux lettres trônent sur la façade du Centre Jaude à Clermont-Ferrand depuis presque 40 ans et l’inauguration du centre commercial le 10 septembre 1980. Mais pour combien de temps encore ?

Selon Force ouvrière, la direction de C&A fermerait quatorze magasins en France via un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) annoncé en fin de semaine par la direction de l’enseigne. « Le nom du magasin de Clermont-Ferrand a été cité », confirme Maria Rodrigues, déléguée syndicale centrale Force Ouvrière. Au même titre que ceux de Saint-Etienne, Caen, Poitiers ou Cosne-sur-Loire.

L’enseigne C&A pourrait fermer 14 magasins en France dont celui de Clermont-Ferrand

« C’était attendu », regrette Frédéric Bochard. Le secrétaire général de l’Union départementale Force Ouvrière du Puy-de-Dôme abonde : « Il y a eu au fil des années une réduction de la voilure pour arriver aujourd’hui à une petite dizaine de salariés (seize : NDLR). Rien n’a été fait pour relancer l’activité de ce magasin », s’exaspère-t-il.

Si aujourd’hui, les salariés, dont certains travaillent là depuis plus de trente ans, ne sont plus que seize, ils ont été jusqu’à 66 croit savoir Christophe Juillet, directeur du Centre Jaude.

« On m’a raconté qu’il y avait même une cantine dans les étages, avec cuisinier », poursuit le directeur du Centre Jaude, étonné d’avoir appris la nouvelle par voie de presse. Tout comme les salariés et la responsable, rencontrés ce mardi, et qui ne souhaitent pas commenter l’annonce pour le moment.

« C’est un classique. C’est comme si la Fnac partait »

« C’est une catastrophe pour les employés et ce sont les fondations du Centre Jaude qui sont touchées. Je suis dans l’incapacité de dire s’ils partiront ou pas. L’enseigne a su se renouveler au fil des années. C’est un classique. C’est comme si la Fnac partait », compare Christophe Juillet.

Avec une surface de 3.000 m² répartis sur deux étages, l’enseigne néerlandaise fait partie des plus grands commerces des deux centres commerciaux, « derrière la Fnac et H&M ».

Nouvelle réunion le 6 mai

Contactée, la direction n’a pas donné suite à nos sollicitations pour confirmer si le magasin clermontois était bien concerné. En début de semaine, elle a indiqué qu’une « information-consultation » avait été engagée à l’issue de la réunion du 18 avril et que son projet avait « pour objectif de sauvegarder sa compétitivité » dans un « contexte de marché exigeant ».

La chaîne néerlandaise a déjà fermé huit magasins en 2018 et treize avant cela. En 2016, l’enseigne avait fermé son magasin parisien de 5.400 m² ouvert sur la place de la Madeleine quatre ans plus tôt.

Un nouveau rendez-vous est donné le 6 mai, date où le PSE sera négocié. Mais Maria Rodrigues est pessimiste. « L’objectif est d’avoir un maximum d’avantages pour que les salariés obtiennent quelque chose. »

Qui pour remplacer C&A ?

Si l’enseigne – par ailleurs présente avenue Ernest-Cristal à Aubière – venait à quitter le Centre Jaude, un espace de 3.000 m² se libérerait. Force ouvrière évoque la reprise des locaux par la marque espagnole Zara, mais sans le personnel de C&A. Une information que ne confirme pas le directeur du Centre Jaude : « C’est un nom qui revient depuis quatre ans que je suis là ».

lamontagne.fr

Distance de sécurité

À Marseille, des policiers fracassent le crâne d’une jeune femme à terre

Par Pascale Pascariello, le 30 avril 2019

Maria, 19 ans, a déposé plainte mardi auprès du parquet de Marseille pour tentative d’homicide, violences volontaires aggravées et non-assistance à personne en danger. Le 8 décembre dernier, en marge d’une manifestation de « gilets jaunes », elle a été rouée de coups de pied et de matraque par des policiers. Son cerveau, notamment, a été endommagé.

Le 8 décembre 2018, à Marseille, Maria*, 19 ans, a été grièvement blessée par les forces de l’ordre. D’abord touchée par un tir de lanceur de balles de défense (LBD) à la cuisse, la jeune femme, qui s’est écroulée à terre, a été alors violemment matraquée et frappée à coups de pied à la tête.

À l’hôpital, elle a été opérée en urgence pour « un traumatisme cranio-facial droit par coup de matraque et embarrure frontale droite en regard avec contusion cérébrale ». Autrement dit, Maria a le crâne fracturé et son cerveau a été touché. C’est seulement en avril, cinq mois plus tard, qu’elle a été en capacité de reprendre son poste de vendeuse, qu’elle occupe en alternance avec ses études. Toujours sous contrôle médical, elle est également suivie par un psychiatre, au regard de son « état de stress aigu » associé à des « cauchemars fréquents », selon le constat médical.

Son avocat, Brice Grazzini, a déposé plainte mardi 30 avril auprès du parquet de Marseille contre « personnes non-dénommées, cependant identifiées comme exerçant la fonction de policier » pour « tentative d’homicide », « violences volontaires aggravées », « non-assistance à personne en danger » et « non-obstacle à la commission d’une infraction ».

Que s’est-il passé le samedi 8 décembre 2018 ?

Ce jour-là, aux alentours de 18 heures, Maria quitte plus tôt la boutique du centre-ville où elle travaille pour rejoindre son ami et regagner ensuite son domicile.

Ils empruntent la rue Saint-Ferréol, artère commerçante, qui plus tôt dans la journée a été le théâtre d’affrontements, dans le cadre de l’acte IV des « gilets jaunes » et de la mobilisation contre les logements insalubres à Marseille. Non loin de là, sur la Canebière et le Vieux-Port, des heurts se poursuivent entre manifestants et forces de l’ordre qui quadrillent le pourtour des rues adjacentes.

« J’étais avec mon ami et les policiers nous ont dit qu’ils faisaient un périmètre de sécurité. On a alors pris la direction de chez moi », explique Maria à Mediapart.

Six personnes présentes ont apporté leurs témoignages dans le cadre de la plainte. Parmi elles, Olivia précise que « les manifestations de l’après-midi venaient de se terminer et des groupes de CRS et de policiers continuaient à occuper les rues principales en bloquant l’accès ou le passage. Il y avait quelques personnes, de différents âges, marchant tout au long de la rue Saint-Ferréol. Personne n’avait d’attitudes menaçantes. Tout le monde était dans le calme ».

Sur les images que Mediapart a pu visionner, la rue semble relativement tranquille. Des policiers sont présents, quelques jeunes aussi et des pompiers éteignent des feux de poubelles.

« Quand tout à coup un groupe d’hommes, habillés en noir et armés de matraques, se précipitent en courant et en criant dans ma direction », indique Olivia dans son attestation en précisant : « Je les identifie immédiatement comme des membres des forces de l’ordre. J’ai le réflexe rapide de me dégager en me rabattant contre le mur d’immeuble à côté pour éviter d’être percutée dans la course. »

Faits confirmés par Camille, présente, elle aussi, lors de la charge soudaine et inexpliquée des policiers. Elle témoigne : « Alors que nous étions quelques personnes à marcher calmement dans la rue Saint-Ferréol, sans heurts autour de nous, une ligne de CRS et d’agents de la BAC ont tiré des projectiles (je ne sais pas de quelle nature) et ont commencé à se rapprocher de nous rapidement. Nous sommes plusieurs à avoir couru vers la première rue perpendiculaire (rue de la Glace) pour nous mettre à l’abri. J’ai entendu un cri de douleur et j’ai vu tomber quelqu’un, une jeune fille. »

La « jeune fille », c’est Maria. « Lorsque les policiers ont chargé, je n’ai rien compris à la situation. Je n’ai jamais manifesté et j’ai eu très peur. J’ai couru vers la première rue perpendiculaire, la rue de la Glace, mais j’ai reçu un tir dans la jambe. J’ai crié parce que j’avais très mal à la jambe. Je suis tombée par terre. »

La suite est glaçante. Plusieurs récits relatent une scène « chargée en violence ».

En voyant Maria blessée par le tir de flashball, « des personnes ont commencé à crier “personne à terre !” », rapporte Laurence. « Au même moment, cette personne au sol s’est fait encercler par des policiers et matraquer avec violence alors qu’elle était à terre. […] À ce moment-là, j’étais sous le choc. La scène était chargée en violence. Je m’aperçois que des matraques frappent violemment la personne en continu durant un bon moment. »

Camille voit « plus de dix agents de police en jean, casqués, matraque à la main et brassard à l’épaule arriver en courant et mettre chacun à leur tour des coups de matraque et de pied à la personne clouée au sol ».

Autre témoin contactée par Mediapart, Denise est encore émue à l’évocation de cette soirée. « Juste devant moi, il y avait cette jeune fille, menue, qui tombe. Et là, une nuée de policiers, pour la plupart en civil, casqués, s’engouffrent dans la petite rue et donnent, en passant, des coups de matraque et des coups de pied à la fille alors qu’elle est à terre. »

Denise est catégorique : « Il y a eu au moins trois coups de matraque, et de trois policiers différents, et un coup de pied au visage. Après, j’ai été éloignée par un policier. »

Elle ne sera pas la seule à être repoussée. « Malgré le fait que les policiers m’interdisaient de la rejoindre, j’ai insisté et réussi à passer, déclare Lucie. Arrivée vers elle, j’ai retrouvé d’autres personnes venues à son secours et j’ai constaté qu’elle avait le crâne enfoncé et ensanglanté. Il y avait des traces de sang au sol, jusque sur les murs. […] La police en civil est partie sans même vérifier son état. »

Un autre témoin fait le même constat : « Au moment où nous nous approchons, tous les policiers autour de la personne au sol se dispersent. Nous constatons son état très inquiétant puisqu’elle a une plaie ouverte à la tête. »

«Je ne sais pas si cette plainte va aboutir»

« L’agression a eu lieu vers 18 h 40. Je parle d’agression parce qu’il n’y a pas d’autre mot », estime Denise qui a appelé les pompiers alors qu’une infirmière prodiguait les premiers soins à Maria. « Nous nous sommes mis autour d’elle à plusieurs parce qu’il y avait encore des policiers plus loin dans la rue et nous avions peur qu’ils refassent la même chose », précise-t-elle.

Maria a encore des difficultés à revenir sur ce moment. « Je me souviens que j’avais très mal à la jambe lorsque je suis tombée par terre. Puis tout est allé très vite. Des policiers ont surgi sur moi et j’ai reçu des coups dans la tête puis j’ai senti de la chaleur. J’étais tellement choquée. Les coups ont continué. Puis je me suis sentie partir lorsque des gens sont venus m’aider. »

Sidérés, tous les témoins de la scène ne parviennent pas à comprendre les raisons de cet acharnement.

Mediapart a pu visionner plusieurs vidéos des faits. Sur l’une d’elles, on perçoit une personne au sol, entourée de policiers, en civil, brassard à l’épaule, et on entend des personnes interpeller ces agents : « Doucement, arrêtez, elle n’a rien fait ! Elle est tombée, vous êtes arrivés et vous l’avez fracassée. »

Dans une autre vidéo, plusieurs policiers de la BAC arpentent la rue, l’un donne un coup de matraque contre le mur et émet un mugissement, tandis qu’un autre dit : « Ce n’est que partie remise », propos relevés par l’auteur des images.

Pour sa part, Maria refait le fil de cette fin de journée et concède « avoir bêtement fait péter des pétards sur le sol. C’est idiot, je sais. On les avait achetés avec mon copain pour les utiliser un soir de match de foot. Mais si c’est ça le problème, je ne comprends pas, parce que sur le moment on ne nous a rien dit. La charge de police a dû arriver au moins 15 minutes après ».

« Taper la tête d’une jeune fille aussi violemment alors qu’elle est à terre, déjà blessée à la jambe par un tir de flashball, est-ce justifiable ? », interroge l’avocat Brice Grazzini. Pour empêcher que ces violences commises par des policiers restent impunies, il a décidé de frapper fort, en déposant plainte pour « tentative d’homicide par personne dépositaire de l’autorité publique ».

« Les policiers se sont rendus coupables également de “non-assistance à personne en danger” et, vu qu’aucun n’est intervenu pour faire cesser ces violences, de “non-obstacle à la commission d’une infraction” », précise-t-il.

Depuis le 19 décembre, « l’IGPN est saisie suite au signalement par ma cliente des violences dont elle a été victime. Nous sommes en avril et elle n’a toujours pas été auditionnée. Il ne faut pas compter sur l’IGPN qui est juge et partie pour poursuivre leurs propres agents », constate Brice Grazzini, qui a par ailleurs alerté le Défenseur des droits.

Contacté par Mediapart, l’IGPN a déclaré ne pas « communiquer sur les signalements et les suites données », nous renvoyant au chiffre officiel donné par le ministre de l’intérieur Christophe Castaner de 220 enquêtes ouvertes pour violences policières et confiées à l’IGPN depuis l’acte I des gilets jaunes. De source judiciaire, relatée par Le Figaro vendredi 26 avril, vingt-cinq procédures auraient déjà été closes. Ces enquêtes aboutiront-elles ? Le doute sur leur poursuite est permis.

L’État refuse obstinément de reconnaître les faits. Et cela malgré le nombre de victimes et les preuves apportées. Les procureurs, quant à eux, semblent suivre ce mouvement, au risque d’offrir ainsi une garantie d’impunité aux forces de l’ordre.
L’ONU a récemment dénoncé cette hypocrisie. Michelle Bachelet, la haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, a demandé « urgemment une enquête approfondie sur tous les cas rapportés d’usage excessif de la force », lors d’un discours prononcé le 6 mars devant le Conseil des droits de l’homme à Genève.
Le gouvernement français estime qu’à « aucun moment le LBD n’est utilisé à l’encontre de manifestants, même véhéments, si ces derniers ne commettent pas de violences physiques, notamment dirigées contre les forces de l’ordre ou de graves dégradations. Mais alors il ne s’agit plus de manifestants, mais de participants à un attroupement violent et illégal ».

Il rajoute que les moyens de force intermédiaire, les matraques, les grenades lacrymogènes notamment, permettent de maintenir une « distance qui est garante d’un maximum de sécurité […] en évitant le contact direct et les blessures subséquentes ».

Le mensonge du gouvernement français est à la hauteur des violences policières qu’il tente de dissimuler. Édifiant.

« Je ne sais pas si cette plainte va aboutir », s’interroge Maria. « Ma mère m’a aidée à faire le dossier et à recueillir les témoignages lorsque j’étais hospitalisée », explique-t-elle en précisant ne pas avoir voulu l’alerter le soir même des faits. « Elle souffre de diabète et j’ai eu peur de sa réaction. Mais, aux urgences, avant mon opération, l’infirmière m’a obligée à l’appeler en me disant : “Si vous décédez au cours de l’intervention, il faut que votre famille soit prévenue.” »

Aujourd’hui, la jeune femme souffre de troubles de la mémoire. « J’ai recouvré la vue de l’œil droit, c’est déjà ça. Il y avait du sang à l’intérieur qui s’est depuis résorbé. J’ai l’impression que mon cerveau prend le temps de se reconstruire mais ça puise toute la force de mon corps. Un coup de matraque peut avoir des effets irréversibles, c’est cela qui me noue d’inquiétude », explique-t-elle.

« Je suis consterné par ce que je constate au fil des procédures que je traite pour des cas de “violences policières”. Les blessures de mes clients sont extrêmement graves et il est évident que cela est l’illustration de la tendance actuelle de gestion des manifestations par le gouvernement. Lorsque je défends des personnes poursuivies pour violences, les procédures sont rapides et les personnes sont condamnées si elles sont coupables », commente l’avocat Brice Grazzini.

« Ici, tout est compliqué, poursuit-il, les plaintes sont difficiles à déposer, les procédures judiciaires sont lentes, voire inexistantes, et le pire est d’entendre les autorités compétentes anticiper les résultats d’une enquête en alléguant qu’aucune violence illégitime n’a été commise par les forces de police. Lorsque je vois ce qui se passe dans l’affaire de Maria ou encore dans celle de Mme Zineb Redouane dont je défends le fils, c’est inacceptable. Même les mineurs sont visés et violentés lourdement… »

Le même soir, à Marseille et dans le même périmètre, alors qu’il ne participait pas aux manifestations, un jeune de 14 ans a été victime d’un tir de lanceur de balles de défense à la tête, lui causant un traumatisme crânien avec perte de connaissance, ainsi qu’une fracture et une plaie occipitales.

« On a l’impression que le quartier a été le terrain de jeu d’une horde de sauvages. Mais ces personnes étaient des policiers », déplore l’avocat Brice Grazzini.

mediapart.fr

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