L’assemblée citoyenne du samedi 8 juin consacrait son après-midi à une rencontre avec les représentants des principaux syndicats et collectifs du département, à l’initiative d’un groupe de Gilets Jaunes.

Il ne sera pas ici question de discuter a posteriori le bien fondé, l’opportunité ni même la légitimité d’une telle démarche. Elle a eu lieu et doit servir de matériau critique à notre mouvement dans les semaines et les mois à venir.

Le nombre relativement important de participants au regard des locaux alternatifs mis à notre disposition (la salle Poly de Montferrand) et les contraintes horaires n’ont pas permis à toutes les personnes présentes de prendre la parole mais le débat peut et doit se poursuivre au-delà de nos assemblées.

Le format suscite d’abord quelques remarques : la salle, coupée en deux, est organisée de façon à ce que les représentants syndicaux soient placés dans une position extérieure et hiérarchique leur conférant globalement la maîtrise des échanges. Une autre organisation spatiale eût été, étant donnée notre mode de fonctionnement horizontal, plus cohérente ; soit que les représentants et militants se fondirent dans l’assemblée, soit qu’ils furent mis symboliquement dans le box des accusés, car nous ne devons pas oublier que les structures syndicales doivent rendre des comptes – puisqu’elles se réclament de l’intérêt des travailleurs – et qu’il n’existe en la matière aucune réciprocité. Nous ne devons de solidarité qu’à nos camarades exploités, aucunement aux appareils et encore moins d’obéissance à une quelconque chefferie. Une occupation différente des lieux aurait favorisé la mise en exergue des contradictions abstraites dans le débat entre le mouvement social et les institutionnels plutôt qu’un volontarisme unanime autour de la « convergence ».

Car au-delà de la forme, cette conflictualité s’est malgré tout manifestée en au moins trois occasions. La première, saisie par un camarade du rond-point du Brézet, a expressément visé les syndicalistes présents et les syndicats dans leur ensemble. Non pas telle ou telle action/inaction des syndicats dans des luttes sociales particulières, pas plus que l’orientation des uns ou des autres mais le syndicalisme comme forme même du mouvement social. Il était bien question de disqualification et de dépassement du syndicalisme par et dans le mouvement social, ce qui a jeté un froid dans la salle l’espace de quelques minutes mais qui n’a pas provoqué le débat nécessaire autour de la fonction des instances de représentation des salariés dans la dynamique des rapports sociaux de production.

La seconde, passée presque inaperçue, s’est matérialisée en milieu de séance lors de l’intervention d’un camarade souhaitant rebondir sur un précédent propos et qui s’est vu sèchement remis à sa place par Frédéric Bochard, secrétaire général de FO Puy-de-Dôme. S’en suit un cours de catéchisme démocratique au nom de la vertueuse tradition syndicale et un rappel aux bonnes mœurs en AG. Choc des cultures.

Gageons que ce monsieur ne doit pas avoir fréquenté beaucoup d’ouvriers au cours de sa longue carrière de professionnel du syndicalisme et encore moins nos rond-points pour adopter cette posture paternaliste au sein de notre groupe. Nous ne demandons pas la permission de parler, nous nous disputons volontiers, nous nous opposons lorsque c’est nécessaire et c’est dans la spontanéité que nous avons créé des liens solides ces derniers mois au grès des rencontres, actions, rassemblements et assemblées. Sans cotisations, subventions étatiques, ni censeurs. À bon entendeur.

Enfin, il y eût cette prise de parole importante d’un camarade cheminot de SUD-Rail qui a resitué son activité de militant syndical dans la longue histoire des luttes d’un secteur hautement malmené dans le cadre des politiques de privatisation conduites depuis plusieurs décennies par les gouvernements successifs sous impulsion patronale. Chronophage et énergivore, son implication dans le mouvement des Gilets Jaunes s’en est trouvée forcément réduite, bien qu’un soutien de principe ait été exprimé dès les premières mobilisations et que nous savons, par nos rencontres sur le terrain, qu’un grand nombre de collègues du rail, se joignent à nos rassemblements, avec ou sans chasuble. Il a été rappelé à l’assemblée que SUD-Rail au sein du mouvement des cheminots de l’année dernière comme des années précédentes luttait pour « l’intérêt général » en défendant la gratuité du train pour tous et non pour des intérêts corporatistes ou sectoriels, idée reçue largement diffuse dans les médias et le discours politique.
À cet autre moment, le débat aurait dû s’engager : quel bilan pour combien d’années de combat syndical ? Si l’accompagnement juridique et prudhommal des salariés par SUD n’est contesté par personne, il n’est évidemment pas de nature, pas plus que les actions ponctuelles de débrayage, à instaurer un réel rapport de force en faveur des travailleurs dans l’entreprise et encore moins dans le reste de la société. Comment expliquer que ceux qui sont en capacité de prendre le contrôle du réseau de transport donc d’enrayer le flux des marchandises en quelques heures ne soient jamais parvenus à organiser une telle offensive ? Cette volonté existe-t-elle chez les syndiqués ? Est-elle annihilée par la direction ? Dans la trajectoire et l’expérience de ce cheminot résidaient les réponses à ces questions cruciales que notre assemblée n’a pas réussit à faire émerger, même si une camarade reviendra à la charge en fin de séance, sans plus de succès auprès des autres représentants syndicaux.

Au cours des débats, Frédéric Bochard qualifia à plusieurs reprises notre mouvement d’expression de la lutte des classes mais n’a pas expliqué en quoi son syndicat, Force Ouvrière, fût par le passé un acteur de celle-ci, ni quels sont aujourd’hui ses objectifs. Un représentant de la CFDT a été plus loquace lorsqu’il rappela les « rôles et attributions » de chacun, c’est-à-dire la séparation et la spécialisation des tâches au sein même du mouvement social, divisions que les Gilets Jaunes tentent précisément d’abolir.

Bien que fait de non-dits et d’impensés, a plané sur l’assemblée le vieux débat, tranché par l’Histoire, sur la vocation réformiste des syndicats.

Dans un article au titre provocateur, Les syndicats contre la révolution, Benjamin Péret écrivait dès 1952 :

« […] même lorsque le syndicalisme adopte des principes de lutte des classes, il ne se propose à aucun moment, dans le combat quotidien, le renversement de la société ; il se borne au contraire à rassembler les ouvriers en vue de la défense de leurs intérêts économiques, dans le sein de la société capitaliste. Cette défense prend parfois un caractère de combat acharné, mais ne se propose jamais, ni implicitement, ni explicitement, la transformation de la condition ouvrière, la révolution. […] aucune action ne sera jamais entreprise dans ce but.»

 

Si la subversion de l’ordre inique capitaliste, basé sur l’exploitation et l’aliénation des travailleurs, est exclue du programme des syndicats, comment peuvent-ils dans le même temps se présenter comme les outils de leur émancipation ?

Péret poursuit :

« Le syndicat, né d’une tendance réformiste au sein de la classe ouvrière, est l’expression la plus pure de cette tendance. Il est impossible de parler de dégénérescence (ou de trahison NDLR) réformiste du syndicat, il est réformiste de naissance. À aucun moment, il ne s’oppose à la société capitaliste et à son Etat pour détruire l’une et l’autre, mais uniquement dans le but d’y conquérir une place et de s’y installer. Toute son histoire, de 1864 à 1914, est celle de la montée et de la victoire définitive de cette tendance à l’intégration dans l’Etat capitaliste, si bien qu’à l’éclatement de la première guerre mondiale, les dirigeants syndicaux, dans leur grande majorité, se retrouvent tout naturellement du côté des capitalistes auxquels les unissent des intérêts nouveaux issus de la fonction que les syndicats ont fini par assumer dans la société capitaliste. Ils sont alors contre les syndiqués qui, eux, voulaient abattre le système et éviter la guerre et ils le resteront désormais pour toujours. »

On pourrait penser qu’il s’agit là d’une position extrême et minoritaire au sein du mouvement social, dans lequel les syndicats sont, de fait, engagés.

Voici ce que Yves Veyrier, le nouveau secrétaire général de FO clamait lors d’un entretien en novembre dernier, au plus fort de la mobilisation des Gilets Jaunes :

Vous avez été élu avec le soutien des réformistes de FO. C’est leur victoire ?

« Les réformistes ont forcément gagné car à Force ouvrière, nous sommes tous réformistes. La confédération a gagné, l’ensemble des militants a gagné, nous avons montré que nos statuts, notre mode de fonctionnement est efficace et moderne. »

Ce que Yves Veyrier ne semble pas comprendre, c’est que c’est cette modernité réformiste, en tant qu’idéologie de la classe dominante, qu’ont balayé des millions de gaulois réfractaires sous la bannière des Gilets Jaunes, en neutralisant ses deux principaux pôles : les partis politiques et les syndicats.

C’est donc moins aux structures et directions qu’à nos camarades syndiqués que nous devons parler pour faire renaître chez eux comme dans l’ensemble de notre classe sociale l’aspiration au dépassement du monde de la domination économique. Les crises successives et sans cesse plus fréquentes que nous subissons, industrielles, financières, bancaires, politiques, institutionnelles, sanitaires et environnementales sont celles de la dictature de l’économie sur nos vies. En revendiquer les mécanismes de production, à savoir le salariat, l’argent et l’État c’est déplorer les effets de notre misère tout en en chérissant les causes !

Sur les trois heures qu’auront durées l’assemblée, l’expression grève illimitée n’aura jamais été prononcée par les responsables syndicaux qui lui ont préféré l’idée plus confuse et moins engageante de « blocage » comme perspective d’action. Paradoxalement, c’est un camarade salarié du privé qui brisa le tabou pour en souligner les difficultés d’organisation dans un contexte de précarité contractuelle et d’endettement des ménages. Relativisons ces obstacles et souvenons-nous que les travailleurs indiens, argentins, grecs ou soudanais, qui connaissent des situations plus extrêmes que les nôtres, n’ont pas hésité à prendre des risques ces derniers mois en arrêtant le travail. En outre, l’échec ou le succès d’un mouvement de grève provient des conditions qui la sous-tendent (selon que les travailleurs revendiquent une amélioration de leur sort, comme c’est le cas dans la grève sectorielle et générale ou entreprennent de révolutionner l’organisation sociale toute entière en cessant la production et occupant les lieux de travail) donc de son ampleur dans l’espace et dans le temps mais aussi et surtout de son autogestion par les salariés eux-mêmes.

Certes, les actions ciblées visant à affecter la chaîne logistique partout sur le territoire ont été de notre initiative, mais on ne peut pas dire que les syndicats aient embrayé en préparant un mouvement de grève à la hauteur de la situation sociale et dont ni les acteurs ni l’État ne peuvent jamais présumer de la tournure.

Nous posons donc la question aux camarades dans les entreprises, syndiqués ou non : l’heure est-elle à la réforme politique et aux ajustements salariaux ou au conflit ouvert avec l’ordre marchand en vue de reconquérir nos vies ?