Les Gilets Jaunes 63

Citoyens, réveillez-vous !

Catégorie : Agriculture

Rats des villes, rats des champs

« L’histoire de Jérôme Laronze montre que la disparition des paysans est un choix politique »

Le 29 juin 2019, entretien avec Guillaume Cayet 

En 2017, le paysan Jérôme Laronze était tué par un gendarme. Son histoire, qui allie crise paysanne et violences policières, a inspiré une très belle pièce de théâtre. Guillaume Cayet, l’auteur, mêle intime et politique et rend hommage à cet homme « qui a dit non à un système qui voulait l’engloutir ».

Ce samedi à 20h, dans la ferme du paysan Jérôme Laronze à Trivy en Saône-et-Loire, tué par un gendarme en mai 2017, aura lieu la première d’une pièce de théâtre tirée de son histoire, Neuf Mouvements pour une cavale. Trois balles, tirées par les forces de l’ordre, avaient atteint l’éleveur de vaches — une de côté et deux de dos — alors qu’il s’échappait au volant de sa voiture. Cela faisait neuf jours qu’il fuyait les représentants d’une administration au service, selon lui, de l’industrialisation de l’agriculture. L’histoire a inspiré le jeune auteur dramatique Guillaume Cayet, qui en a tiré une pièce. L’une des quatre sœurs de Jérôme, jouée par une comédienne, nous y raconte dans un monologue magistral comment ce n’est pas seulement un gendarme, mais un système agricole et politique qui a tué l’éleveur. Reporterre a pu assister à l’une des premières lectures publiques de la pièce, qui va au-delà du fait divers et relate avec tact et puissance les impasses imposées au monde paysan. Nous avons interrogé Guillaume Cayet au début de la tournée.

Guillaume Cayet 

Reporterre — Votre compagnie est installée dans la ferme d’un céréalier bio, à Ennezat (Puy-de-Dôme), à côté de Clermont-Ferrand. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au monde paysan ? 

Guillaume Cayet — Je viens d’un territoire rural à la limite de la Meurthe-et-Moselle et des Vosges. Quand j’ai commencé à écrire, toutes mes pièces parlaient de ce territoire. Je me suis rendu compte qu’il y avait un hiatus entre le territoire duquel je viens et les territoires urbains que j’ai arpentés en tant qu’étudiant. On ne connaît pas les territoires ruraux, les gens qui les peuplent. L’imaginaire que l’on en a est rempli de stigmatisations. L’une d’elles est de dire que le vote frontiste est un vote de beaufs, de la ruralité, de gens qui ne pensent pas. Une autre est la stigmatisation du paysan comme pollueur. Tout cela m’a beaucoup meurtri. Et puis, c’est théâtralement plus intéressant de travailler sur la campagne car la ville est polluée de flux, alors que la campagne ne l’est pas.

Comment avez-vous eu connaissance de l’histoire de Jérôme Laronze ?

On a eu l’idée avec Jean-Paul Onzon — le paysan qui héberge notre compagnie — d’ouvrir un nouveau cycle dans ma fiction, beaucoup plus intime, autour de paroles de paysans. Pendant deux semaines, on a rencontré des paysans et, à la fin, on est allé chez un porte-parole local de la Confédération paysanne [le syndicat agricole auquel Jérôme Laronze adhérait] qui connaissait Jérôme Laronze et qui nous a raconté son histoire. C’était en septembre 2017, quelques mois après sa mort. L’histoire rejoignait mes problématiques passées et à venir parce que je commençais tout juste un travail sur la violence policière avec le sociologue Mathieu Rigouste.

Comment avez-vous ensuite travaillé ?

Au début, j’étais très intrigué par la cavale. Je tentais d’imaginer ce que Jérôme Laronze avait pu vivre pendant ces neuf jours. Mais, assez rapidement, j’ai compris que ce n’était pas du tout de cela que je devais parler. Les violences policières, qui se terminent souvent par un non-lieu, m’ont fait penser à la tragédie d’Antigone qui cherche une sépulture pour son frère, et que Créon ne veut pas octroyer. J’avais lu quelques articles sur Marie-Pierre Laronze, l’une des sœurs de Jérôme, et je me suis dit : voilà, c’est cette femme qui va raconter l’histoire de son frère. Puis, les neuf jours de cavale ont donné neuf mouvements, qui sont autant d’entrées dans les dernières années de la vie de Jérôme. J’ai envoyé une première version du texte à Marie-Pierre, puis on s’est rencontrés, et j’ai retravaillé le texte à partir de ses remarques. Dans la pièce, il y a dans la pièce de fausses informations littéraires, mais aucune fausse information sur le dossier.

Cette histoire vous sert plus largement à poser les problèmes du monde paysan. En quoi n’est-elle pas qu’un fait divers ?

Cette histoire montre que la disparition des petits paysans est un choix politique, donc que ce choix politique est évitable. L’histoire de Jérôme raconte quelqu’un qui dit non à un système qui veut l’engloutir, comment, dans ce système de plus en plus néolibéral, on est obligé de répondre à des normes de plus en plus strictes parce qu’elles sont faites pour de gros groupes, pour l’agrobusiness. C’est la première chose.
La deuxième est qu’elle permet de faire le lien entre les consommateurs et consommatrices et les producteurs et productrices, et de montrer que l’on est beaucoup plus responsables que ce qu’on imagine de ce que l’on met dans nos assiettes. Cette histoire dit en miroir aux consommateurs et aux consommatrices : « Si vous voulez payer votre assiette moins cher, regardez les conséquences. »

Seule en scène, une comédienne joue la sœur du paysan décédé 

Un côté très intime et quotidien de la vie paysanne est aussi mis en scène. Pourquoi ?

Une phrase ponctue le texte : « Entre le paysan et son oreiller, il y a… » et finit par « entre le paysan et son oreiller, il y a un meurtre commis par le sommeil sur les rêves ». C’est cela qui m’intéressait, comment l’intime, le privé, est politique. Et puis la pièce ne veut pas faire une hagiographie de Jérôme Laronze, dire qu’il était un saint. Elle raconte la vie d’un paysan avec, aussi, ses travers. L’intime permet de complexifier.

Quel sens cela a-t-il de commencer la tournée en jouant à la ferme de Jérôme ?

On a voulu offrir cette première à la famille et aux proches. C’est important pour moi de dire : « Ce texte, je l’ai écrit en imaginant votre frère, votre proche. » Et puis, on a envie de s’impliquer, que notre démarche soit parallèle à celle du comité de soutien et de la famille. À chaque fois que l’on joue le spectacle, on organise ensuite un débat en invitant soit Marie-Pierre, soit des spécialistes, soit des gens du coin pour essayer de produire non seulement un savoir littéraire, mais aussi des savoirs théoriques, pratiques, et des débats.

Quelles ont été les réactions du public aux premières lectures avant la tournée ?

L’histoire est tellement sidérante que les gens sont bouleversés. Ils sont étonnés de ne pas en avoir entendu parler. Mine de rien, comme pour Rémi Fraisse, le fait que cela se soit produit sur un corps blanc et pas un corps racisé change beaucoup de choses. D’un coup, la violence policière est partout, plus personne n’est à l’abri.
Par ailleurs, la pièce va très loin dans l’intime : c’est juste une comédienne qui parle pendant une heure, donc il se produit un phénomène d’identification, soit avec la sœur, soit avec le frère.
Enfin, il y a un retour comique concernant l’avocat du gendarme. Il a réagi dans les médias et je l’ai introduit dans la pièce. Comme le titre est Neuf Mouvements, il a dû penser que c’était une comédie musicale, ou un ballet. Donc il a dit que l’on n’avait pas à faire un barnum de cette affaire, que, bien sûr, il y avait une victime, mais qu’il y en avait d’autres, le gendarme et sa famille, et que pour ces gens, on ne pouvait pas se permettre de raconter l’histoire alors que l’affaire est encore en cours. Ce qui est intéressant et militant dans la pièce est justement de prendre parti sur une affaire en cours. Et la réaction de l’avocat est, finalement, très valorisante car elle signifie que l’adversaire croit plus à la puissance du théâtre que nous.

Que vous a apporté l’histoire de Jérôme Laronze dans votre travail sur les violences policières ?

Mon travail sur les violences policières a beaucoup découlé de pensées théoriques, notamment de celle de la sociologue Elsa Dorlin. Cette dernière dit que quand un corps essaye de se défendre, il est rendu indéfendable. C’est vraiment l’histoire de Jérôme, mais aussi celle d’Adama Traoré, de Lamine Dieng, où à chaque fois on a voulu criminaliser la victime et la rendre indéfendable. C’est horrible de constater que la théorie et la pratique entrent totalement en adéquation.
Cela montre que l’État, et sa violence légitime, produisent des rapports similaires sur les corps qu’il veut dominer. Tout cela relève d’une même logique d’écrasement des classes laborieuses. Cela rejoint également ma réflexion sur la métropolisation et l’urbanisation à outrance, qui ne créent que des principes sécuritaires, qui eux-mêmes créent une police de plus en plus répressive, donc de plus en plus violente.

Comme le sujet en est très politique, la pièce est-elle difficile à diffuser ?

C’est horrible de dire cela, mais c’est un monologue, donc la pièce ne coûte pas cher, et on a beaucoup de dates.
Cependant, je trouve que le théâtre a aujourd’hui un problème : souvent, il se veut politique, montre des conflits sur le plateau, mais, à la fin, les réconcilie. Tout cela va dans le sens d’un effacement des classes sociales. En sortant du spectacle, les gens se sentent contents et vont boire un verre. Cela va avec le problème qui est que le théâtre, aujourd’hui, s’adresse à une élite blanche plutôt vieillissante. Très peu d’ouvriers et de racisés vont au théâtre, et les agriculteurs, n’en parlons pas ! Le théâtre que l’on revendique n’est pas du tout cela ! On ne veut pas mettre les gens d’accord.

Reporterre

Brèves considérations sur l’autonomie

L’autonomie vis-à-vis du champ politique et des organisations syndicales s’est imposée autant comme une nécessité que le fer de lance de notre mouvement.

Sur les ronds-points et dans les assemblées, à partir du constat partagé de la précarité grandissante de nos conditions de vie, des réflexions autour de l’indépendance alimentaire, de la solidarité et de nos besoins primaires ont vu le jour.

De celles-ci est née l’initiative « Nourrissez les Gilets Jaunes » relayée ici-même, dont le moteur est la mise à disposition de terrains agricoles, jardins ou forêts pour produire collectivement et gratuitement des aliments de base en soutien aux camarades engagés dans une lutte appelée à s’inscrire dans le temps et potentiellement ponctuée de grèves donc de jours de salaire en moins.

Ce projet de « sécurité alimentaire » puise son inspiration dans les différentes actions de Christophe Ambrosino et Ludovic Duplenne et plus largement la permaculture et le « survivalisme ».

http://nourrissez-les-gj.forumactif.com/

Autonomie de la survie ou communauté de vie ? La question, très théorique de prime abord, ne va pas de soi et devra être tranchée si nous décidions de poursuivre plus en avant dans cette voie.

En s’engageant dans ce que certains nomment une « base autonome durable », ne reproduisons-nous pas les schémas sociaux du système économique actuel qui repose sur l’individualisme ?

La dimension « écologique » (le mot disparaîtra avec ses guillemets le jour où la symbiose avec la nature sera retrouvée pour tous) est évidemment intéressante mais l’organisation réactive à vocation « survivaliste » (je-protège-ma-famille-des-hordes-de-barbares, en caricaturant un peu) n’est-elle pas en tout points similaire à une structure de privatisation du vivant qui nous est familière : l’entreprise ?

Si je construis une « base », je découpe la communauté de vie naturelle en une propriété, certes « écologique », mais individuelle (ou familiale).

La dynamique apte à court-circuiter radicalement l’organisation sociale actuelle (et les valeurs négatives qu’elles reproduit) n’est-elle pas plutôt celle de « l’éco-village » ?

Non seulement, le retour à la commune, en tant qu’espace à échelle humaine, permet de sortir de la tension paranoïaque qui caractérise aussi bien la société industrielle et mégalopolistique que la microcosmique « base autonome durable », mais elle évite aussi de retomber dans l’impasse mortifère de la propriété privée.

L’Essai, communauté expérimentale d’Aiglemont dans les Ardennes fondée en 1903

Si le vivant, la nature sont inappropriables (et le fait qu’ils fassent au contraire l’objet dans le système marchand de toutes les manipulations et de toutes les transactions est la source de nos misères) il ne peut y avoir de réelle « écologie » sans communauté.

Ce que les Gilets Jaunes expérimentent à nouveau dans la jouissance de l’autogestion et de l’entraide permet d’entrevoir ce que pourrait être un monde émancipé des médiations de l’argent et de l’État : une communauté universelle où l’activité productrice et créatrice serait partagée entre hommes et femmes libres et associés en vue de la satisfaction de nos besoins et désirs naturels.

La dette est dans le pré

Raphaëlle Clarissou, agricultrice à Montmorin (63) : « C’est mon histoire, et surtout un témoignage parmi d’autres sur le mal-être chez les Paysans »

Par Sébastien Massoulié, le 16 avril 2019

A contrecœur, Raphaëlle Clarissou, exploitante agricole en élevage de volailles fermières, a décidé de stopper son activité, neuf ans après avoir investi les bâtiments familiaux dont elle a hérité. Pour témoigner de son parcours fait d’embûches et de déceptions, cette mère de famille, âgée de 43 ans, a accepté de nous ouvrir les portes de son domaine niché en bordure du Parc naturel régional Livradois-Forez.

Situé non loin de Billom et de Montmorin, « Les volailles du Domaine de Champ-Redon » abrite modestement un petit corps de ferme datant du XIXème siècle. C’est ici que Raphaëlle a décidé d’installer son exploitation agricole aujourd’hui vouée à disparaître. A notre arrivée, nous sommes surpris par l’ancienneté des bâtiments ; la pierre y est brunâtre. Une fois que nous nous sommes garés, une femme, la quarantaine, vient à notre rencontre. Lunettes de soleil sur les yeux, elle ne tarde pas à nous faire découvrir son monde. Sans trop de peine, nous devinons rapidement le sentiment d’affection qu’éprouve Raphaëlle à l’égard de cette bâtisse.

« Je suis installée en mon nom propre donc cela signifie que je vais perdre mon activité, mon patrimoine familial »

S’improvisant guide, cette mère de famille nous raconte brièvement l’histoire de ces murs : « Mes arrière-grands-parents étaient paysans. Mon arrière-grand-mère est décédée en 1978. Entre temps, les bâtiments ont été utilisés par un fermier. Il se servait des terres… Il avait des vaches et faisait un peu de culture. Mais il utilisait des bâtiments de ferme qu’il a laissé se dégrader ». Face à la détérioration progressive du patrimoine familial, Raphaëlle, affectée, a eu l’idée d’entreprendre à nouveau une activité agricole afin de pouvoir le restaurer : « Lorsque je suis arrivée, les toits étaient en train de finir de s’effondrer. Ça me faisait un petit peu mal au cœur ». Après avoir établit un système de donation avec ses frangines, elle a finalement hérité du corps de ferme et d’un bout de terre. Pointant son doigt vers la route, Raphaëlle nous montre son champ « qui ne fait pas tout à fait six hectares ».

Emboitant son pas, nous avançons jusque dans la cour où se trouve une soixantaine de poules pondeuses élevées en plein air. Où en est le projet de Raphaëlle aujourd’hui ? Vraisemblablement, aucun élément concret ne nous permet de pressentir de quelconques difficultés. Ses volailles semblent être en bonne santé ; son héritage a été remis à neuf. Quels soucis peut-elle rencontrer ?

Raphaëlle ne tarde pas à répondre à nos questions avec une pointe de regret et d’amertume : « Depuis le 1erjanvier, je suis menacée de redressement judiciaire. Je suis installée en mon nom propre donc cela signifie que je vais perdre mon activité et mon patrimoine familial. Et cela ne suffira certainement pas à éponger la dette bancaire que j’ai entretenue au fil des années ». Après neuf années de travail intense, Raphaëlle n’est jamais parvenue à se tirer un vrai salaire. Pour elle, cette activité n’a jamais été rentable : Trop de temps passé sur une production limitée et des investissements trop lourds qui ont eu raison de son moral.

« L’agriculture, ça ne me tentait pas, ce n’était pas sexy du tout. Je me voyais plutôt dans le côté high-tech »

L’heure tourne. Nous l’accompagnons à proximité d’une fontaine. L’eau qui coule se mêle au chant des oiseaux. De ce tableau champêtre émane une grande pureté ô combien paradoxale après le témoignage poignant que nous venons d’écouter. Pour que nous puissions mieux saisir son cheminement personnel, Raphaëlle revient sur son passé : « A la base, je ne suis pas issue du monde agricole. J’ai suivi une formation d’infographiste multimédia ». Étonnamment, elle nous révèle qu’elle a réalisé ses études à la fac d’histoire de l’art. Trouvant sa formation un peu légère, elle n’a pas souhaité évoluer professionnellement dans cette voie : « Sincèrement, je ne trouvais pas honnête de vendre un savoir-faire qui était assez limite par rapport à des gens autodidactes passionnés qui y avaient passé des heures et des heures ».

Pourtant, l’agriculture ne s’est pas révélée immédiatement comme un domaine de prédilection au sein duquel elle pourrait faire carrière : « L’agriculture, ça ne me tentait pas, ce n’était pas sexy du tout. Je me voyais plutôt dans le côté high-tech. J’étais toujours tirée à quatre épingles en train de faire la fête tous les soirs avec des copains. C’étaient l’image qui me correspondait à ce moment-là ».

Finalement, c’est son amour pour le patrimoine qui l’a poussé à devenir agricultrice. Seule, elle a décidé de monter ce projet agricole en se concentrant exclusivement sur l’élevage de volailles : « C’était à mon échelle. Mes parents avaient déjà quelques poules dans la cour pour les œufs ; ils faisaient du poulet pour notre autoconsommation. Je voyais comment ça s’élevait. C’était un animal que j’étais capable de tuer, de plumer et d’aller vendre ».

« Je me suis énormément endettée »

C’est ce qu’elle a fini par faire en 2010. Mais depuis neuf ans, tout ne s’est pas passé comme prévu. Comme elle nous le précise trivialement, plusieurs choses l’ont faite « plonger ». D’abord, le fait de ne pas avoir baigné depuis sa plus tendre enfance dans le milieu agricole a joué un rôle non négligeable d’après elle : « J’ai dû faire face à des réalités dont je n’avais pas conscience. Je ne maîtrisais pas tout. Je n’ai pas forcément été bien conseillée lorsque j’ai réalisé le dossier d’exploitation. Je crois que mon optimiste a été un peu trop communicatif pour les gens qui m’ont aidé à mes débuts. Ils n’avaient pas l’habitude de s’occuper de petite exploitation comme la mienne je pense ».

Ensuite, le niveau de production initialement fixé n’a jamais pu être atteint. Pour cela, il aurait fallu que Raphaëlle réinvestisse pour pallier le manque d’infrastructures mais aussi le manque de bras. « Je suis à peu près à 3000 volailles par an. Sur le papier, je devais quasiment faire le double » précise-t-elle. Pour illustrer ses propos, elle nous conduit jusqu’à ses pigeons. A l’abri des prédateurs, vingt couples vivent en volière. « Un jour un restaurateur m’a contacté. Il était très intéressé par ma production. Il voulait des pigeons. Très bien ! Sauf que lui avait besoin de 300 pigeons par mois. C’était inenvisageable. A la rigueur, je pouvais lui en fournir une dizaine, et encore ».

Au milieu de la volaille qui investit la cour principale, Raphaëlle évoque également le rôle néfaste de la crise : « En 2012, on nous a inventé la crise. Je ne la nie pas mais les médias en ont tellement fait que les gens ne voulaient plus dépenser car sinon ils avaient l’impression que la situation allait être pire». Face à cette crainte populaire, elle n’a pas pu augmenter ses prix au risque de perdre des clients. Se retrouvant dans l’incapacité de produire plus, elle s’est mise à travailler pour la banque : « Je me suis énormément endettée. Il fallait que je rembourse mais je n’y suis pas arrivée ».

Après avoir rénové son corps de ferme, Raphaëlle a aménagé un laboratoire d’abattage. Un « sacré investissement » selon ses dires. A flux tendu, cette jeune agricultrice, qui a décidé d’enfiler les bottes à l’âge de 34 ans, aurait pu rembourser ses emprunts en étalant sa dette sur plusieurs années. Or, le destin en a décidé autrement puisque deux tempêtes ont dévasté les cabanes censées abriter ses volailles. « Il a fallu réinvestir». Raphaëlle nous apprend qu’elle a notamment été victime de vol. Tous ces éléments conjugués l’ont poussé peu à peu à envisager l’avenir autrement.

« Un agriculteur, lorsqu’il a arrêté de se plaindre, c’est qu’il est mort ! »

« Au tout début, j’avais la volonté d’exercer ce métier jusqu’au bout » semble-t-elle regretter. Aujourd’hui, Raphaëlle n’envisage plus de transmettre ce patrimoine agricole à ses trois enfants. Passé la quarantaine, elle voudrait se reconvertir professionnellement car, d’après elle, son corps et sa motivation se sont usés avec le temps. Elle ne semble plus vouloir faire face à la pression à laquelle elle est soumise en tant qu’agricultrice. Chaque matin, elle se demande « Qu’est-ce qui va bien pouvoir me tomber sur le casque aujourd’hui ? ». La motivation a cédé la place à l’épuisement physique et moral : « Initialement, je n’ai pas la vocation alors je pense que je me suis épuisée plus vite » avoue-t-elle éreintée.

Raphaëlle ne souhaite pas étaler ses états-d’âme. Mais tout en poursuivant la visite de son exploitation, elle nous confesse que, beaucoup d’agriculteurs sont en difficultés aujourd’hui. Certains, continuent malgré tout… Mais d’autres augmentent les statistiques. Raphaëlle ne souhaite pas faire partie de la seconde catégorie. Malgré les verres qui dissimulent son regard, nous saisissons le mal-être qui semble être enfoui en elle depuis tant d’années.

A cet instant même, elle repense à sa famille, à ses enfants, … « Je ne veux pas en arriver là car j’estime que j’ai autre chose à donner » dit-elle en relevant la tête. Raphaëlle décide d’aller plus loin dans son raisonnement : « La porte de sortie, vous ne la voyez pas. Moi, j’ai cru l’entrapercevoir à un moment donné. Je me suis assis sur ce qui me restait de dignité pour appeler au secours en ouvrant une cagnotte sur internet. Mais elle n’a pas marché. Je suis loin du compte ». Poursuivant, elle dédaigne celles et ceux qui pensent que « les agriculteurs sont toujours là à se plaindre ». Alors que l’écoulement de l’eau ruisselle jusqu’à nos oreilles, elle conclut sa pensée en lançant abruptement : « un agriculteur, lorsqu’il a arrêté de se plaindre, c’est qu’il est mort ! ».

Si elle ne désire pas accroître les statistiques, Raphaëlle concède qu’elle a déjà pensé au suicide : « Parmi les agriculteurs que je connais, tous y ont déjà pensé ». Sa famille est très présente mais « la solitude peut s’exprimer de différente façon » selon elle. « Quand on ne va pas bien, on efface cette solitude avec une corde ». Se voulant rassurante, elle conseille à tous les agriculteurs de ne pas hésiter à demander de l’aide. Pour cette agricultrice, l’entourage a été un élément essentiel. « Moi, je me suis dit que j’aurai une autre vie après ça. Les gens qui n’envisagent pas un avenir, je ne sais pas ce qu’il leur reste ».

« Je ne veux surtout pas que ce bien familial soit saisi et vendu aux enchères pour une bouchée de pain »

Autour de nous, le lieu est calme et paisible, en total discordance avec le témoignage de Raphaëlle. Elle profite de notre présence sur place pour nous expliquer les rouages de son métier. Un métier qu’elle exerce 70 heures par semaines, sept jours sur sept, 365 jours par an. Avançant pas à pas à travers son domaine, nous découvrons également le lot de pintades qu’elle s’apprête à « faire passer dans les prochaines semaines ». Des poulets gambadent eux aussi dans le pré au milieu duquel sont disposés deux yourtes permettant d’abriter les volailles qu’elle élève. Particulièrement fière de ce qu’elle a réalisé, elle se plaît à rappeler que sa production est primée chaque année au « fermier d’or ». « Un gage de qualité qui n’est malheureusement pas suffisant pour pouvoir vivre de mon métier ».

Notre entretien se termine non loin d’une marre sur laquelle pataugent une quarantaine de canards : « Il faut que les gens mesurent ce que c’est que l’agriculture dans la vie d’un professionnel pour comprendre. C’est toute sa vie. On s’implique corps et âme. Et se faire arracher sa terres… C’est… C’est horrible ! C’est impensable ! C’est au-delà de tout ! ». Malgré les menaces qui pèsent sur son héritage, Raphaëlle pense pouvoir rebondir : « Je peux me motiver pour pleins de choses. Je suis extrêmement polyvalente. Du travail alimentaire, ça ne me fait pas peur… J’en ai déjà fait lorsque j’étais étudiante. Je peux y retourner, ce n’est pas un problème ».

Surtout, elle, qui n’est pas issue du monde agricole, « veut faire de cette différence, une force ». Finalement, Raphaëlle dévoile une volonté sans faille : « Ça fait des années que je galère mais aujourd’hui, je ne suis pas prête à laisser partir mon patrimoine. C’est mes aïeux qui ont construit ça pierre par pierre. Je continuerai à me battre bec et ongles. Si un morceau de terres doit partir… Tant pis ! Mais je ne veux surtout pas que ce bien familial soit saisi et vendu aux enchères pour une bouchée de pain ».

mediacoop.fr

Nécro-système

Générations Futures publie aujourd’hui un nouveau rapport sur les pesticides perturbateurs endocriniens. Ce rapport s’inscrit dans une série de rapports publiés par Générations Futures sur la problématique des perturbateurs endocriniens (EXPPERT 11). Il vise à informer sur la présence de pesticides perturbateurs endocriniens dans notre environnement à travers l’étude de leur quantification dans les eaux de surface et est basé sur des données officielles des agences de l’eau françaises regroupées dans la base de données Naïades (http://naiades.eaufrance.fr/).

PAR FRANÇOIS VEILLERETTE ET NADINE LAUVERJAT, 16 AVRIL 2019

Les principales conclusions de ce rapport, qui a nécessité de travailler plusieurs millions de résultats d’analyses sont les suivantes. D’après les données 2015 de la base Naïades sur les eaux de surface en France métropolitaine, Martinique et Réunion nous avons retrouvé :

• Un total de 232 substances  perturbateurs endocriniens suspectés recherchés au moins une fois dans un département, la moyenne par département est de 183 environ.

• La moyenne par département de substances actives de pesticides ou de métabolites supposés perturbateurs endocriniens quantifiés est de plus de 41, soit 22,8 % environ des pesticides PE suspectés recherchés.

Le nombre de substances actives de pesticides ou métabolites supposées perturbateurs endocriniens quantifiés est très variable selon les départements : de 4 pour la Corse du sud à 90 pour le Calvados.

• Les substances actives de pesticides ou les métabolites supposées perturbateurs endocriniens les plus fréquemment quantifiées par rapport au nombre d’analyses réalisées varient également selon les départements. Les 3 substances qui arrivent le plus fréquemment en tête sont : glyphosate (37 départements), Atrazine-Déséthyl* (30 départements), Métolachlor* (15 départements).

Diverses cartes sont mises en ligne pour illustrer, par départements, ces données :

• L’une portant sur le nombre de pesticides perturbateurs endocriniens suspectés quantifiés au moins une fois (Un moteur de recherche placé sous cette première carte permet de faire une recherche des données détaillées pour chaque département).

• Une autre sur le pourcentage de pesticides perturbateurs endocriniens suspectés quantifiés au moins une fois.

• Une 3ème sur les 3 pesticides PE suspectés dont les pourcentages de quantification sont les plus importants.

• Et une dernière sur le pourcentage d’analyses de glyphosate quantifiées dans les eaux de surface.

« Pour Générations Futures, ces données montrant l’existence d’importants cocktails de pesticides perturbateurs endocriniens suspectés dans les eaux de surface de nombreux départements français sont inquiétantes. » Déclare François Veillerette, Directeur de Générations Futures. « Elles montrent que la chimie agricole menace la biodiversité aquatique. Ces résultats sont également à interpréter comme l’indicateur d’une contamination importante de l’environnement dans lequel vivent les humains. Pour ces raisons ils doivent pousser les responsables à mettre en œuvre d’urgence une stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens qui vise réellement à leur interdiction totale. » Ajoute t’il.

*substances interdites au niveau de l’UE

Rapport complet : 

https://www.generations-futures.fr/wp-content/uploads/2019/04/dp160919_rapport_perturbateurs_endocriniens_eaux_surface_final.pdf

Adresse aux paysans français

En réponse aux consultations élyséennes (FNSEA/JA/CP) des dernières semaines et à l’issue d’un salon médiatico-politique plus obscène que jamais, le temps est venu de lancer un appel aux agriculteurs de ce pays au nom des Gilets Jaunes.

Pour s’autoriser un avenir nous devons comprendre la dynamique du passé qui a produit la double catastrophe de la disparition du paysan et de la destruction de la nature.

Bien que non exhaustif, le documentaire d’Audrey Maurion « Adieu paysans » décrit ce processus mortifère dont le moteur est le système marchand en quête perpétuelle de nouveaux espaces de valorisation.

La révolution qui a transformé le monde agricole de l’après-guerre est la même qui a bouleversé nos habitudes de consommation.

Il y avait en puissance dans ce développement toutes les nuisances qui nous sont aujourd’hui tragiquement familières, celles-là même qui nous poussent dans la rue : misère, solitude, désertification, pollution, maladie, suicide.

La fausse problématique du prix et de la subvention interdit de questionner la légitimité du système économique qui contraint les travailleurs de la terre à maltraiter le vivant pour produire toujours plus tout en s’endettant.

Nous Gilets Jaunes, ruraux et urbains, voulons dépasser cette logique et repenser entièrement le mode de production agricole et ce, à partir de la réalité de nos territoires afin que producteurs et consommateurs refassent communauté de vie, sans aucun intermédiaire et en symbiose avec leur terre nourricière. Notre projet entend réintroduire le paysan au centre de l’activité et de l’organisation sociale. 

À bas l’empoisonnement industriel de nos existences ! À bas la tyrannie et l’aliénation marchande !
Réapproprions-nous les terres, les outils, les machines !

Paysans, paysannes ! Rejoignez la fronde des Gilets Jaunes ! Vive l’humus de la Commune des jaunards ! Contre tous les chantages gouvernementaux ! Contre toutes les impostures syndicales !

 

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