Les Gilets Jaunes 63

Citoyens, réveillez-vous !

Catégorie : Économie Page 1 of 2

Rats des villes, rats des champs

« L’histoire de Jérôme Laronze montre que la disparition des paysans est un choix politique »

Le 29 juin 2019, entretien avec Guillaume Cayet 

En 2017, le paysan Jérôme Laronze était tué par un gendarme. Son histoire, qui allie crise paysanne et violences policières, a inspiré une très belle pièce de théâtre. Guillaume Cayet, l’auteur, mêle intime et politique et rend hommage à cet homme « qui a dit non à un système qui voulait l’engloutir ».

Ce samedi à 20h, dans la ferme du paysan Jérôme Laronze à Trivy en Saône-et-Loire, tué par un gendarme en mai 2017, aura lieu la première d’une pièce de théâtre tirée de son histoire, Neuf Mouvements pour une cavale. Trois balles, tirées par les forces de l’ordre, avaient atteint l’éleveur de vaches — une de côté et deux de dos — alors qu’il s’échappait au volant de sa voiture. Cela faisait neuf jours qu’il fuyait les représentants d’une administration au service, selon lui, de l’industrialisation de l’agriculture. L’histoire a inspiré le jeune auteur dramatique Guillaume Cayet, qui en a tiré une pièce. L’une des quatre sœurs de Jérôme, jouée par une comédienne, nous y raconte dans un monologue magistral comment ce n’est pas seulement un gendarme, mais un système agricole et politique qui a tué l’éleveur. Reporterre a pu assister à l’une des premières lectures publiques de la pièce, qui va au-delà du fait divers et relate avec tact et puissance les impasses imposées au monde paysan. Nous avons interrogé Guillaume Cayet au début de la tournée.

Guillaume Cayet 

Reporterre — Votre compagnie est installée dans la ferme d’un céréalier bio, à Ennezat (Puy-de-Dôme), à côté de Clermont-Ferrand. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au monde paysan ? 

Guillaume Cayet — Je viens d’un territoire rural à la limite de la Meurthe-et-Moselle et des Vosges. Quand j’ai commencé à écrire, toutes mes pièces parlaient de ce territoire. Je me suis rendu compte qu’il y avait un hiatus entre le territoire duquel je viens et les territoires urbains que j’ai arpentés en tant qu’étudiant. On ne connaît pas les territoires ruraux, les gens qui les peuplent. L’imaginaire que l’on en a est rempli de stigmatisations. L’une d’elles est de dire que le vote frontiste est un vote de beaufs, de la ruralité, de gens qui ne pensent pas. Une autre est la stigmatisation du paysan comme pollueur. Tout cela m’a beaucoup meurtri. Et puis, c’est théâtralement plus intéressant de travailler sur la campagne car la ville est polluée de flux, alors que la campagne ne l’est pas.

Comment avez-vous eu connaissance de l’histoire de Jérôme Laronze ?

On a eu l’idée avec Jean-Paul Onzon — le paysan qui héberge notre compagnie — d’ouvrir un nouveau cycle dans ma fiction, beaucoup plus intime, autour de paroles de paysans. Pendant deux semaines, on a rencontré des paysans et, à la fin, on est allé chez un porte-parole local de la Confédération paysanne [le syndicat agricole auquel Jérôme Laronze adhérait] qui connaissait Jérôme Laronze et qui nous a raconté son histoire. C’était en septembre 2017, quelques mois après sa mort. L’histoire rejoignait mes problématiques passées et à venir parce que je commençais tout juste un travail sur la violence policière avec le sociologue Mathieu Rigouste.

Comment avez-vous ensuite travaillé ?

Au début, j’étais très intrigué par la cavale. Je tentais d’imaginer ce que Jérôme Laronze avait pu vivre pendant ces neuf jours. Mais, assez rapidement, j’ai compris que ce n’était pas du tout de cela que je devais parler. Les violences policières, qui se terminent souvent par un non-lieu, m’ont fait penser à la tragédie d’Antigone qui cherche une sépulture pour son frère, et que Créon ne veut pas octroyer. J’avais lu quelques articles sur Marie-Pierre Laronze, l’une des sœurs de Jérôme, et je me suis dit : voilà, c’est cette femme qui va raconter l’histoire de son frère. Puis, les neuf jours de cavale ont donné neuf mouvements, qui sont autant d’entrées dans les dernières années de la vie de Jérôme. J’ai envoyé une première version du texte à Marie-Pierre, puis on s’est rencontrés, et j’ai retravaillé le texte à partir de ses remarques. Dans la pièce, il y a dans la pièce de fausses informations littéraires, mais aucune fausse information sur le dossier.

Cette histoire vous sert plus largement à poser les problèmes du monde paysan. En quoi n’est-elle pas qu’un fait divers ?

Cette histoire montre que la disparition des petits paysans est un choix politique, donc que ce choix politique est évitable. L’histoire de Jérôme raconte quelqu’un qui dit non à un système qui veut l’engloutir, comment, dans ce système de plus en plus néolibéral, on est obligé de répondre à des normes de plus en plus strictes parce qu’elles sont faites pour de gros groupes, pour l’agrobusiness. C’est la première chose.
La deuxième est qu’elle permet de faire le lien entre les consommateurs et consommatrices et les producteurs et productrices, et de montrer que l’on est beaucoup plus responsables que ce qu’on imagine de ce que l’on met dans nos assiettes. Cette histoire dit en miroir aux consommateurs et aux consommatrices : « Si vous voulez payer votre assiette moins cher, regardez les conséquences. »

Seule en scène, une comédienne joue la sœur du paysan décédé 

Un côté très intime et quotidien de la vie paysanne est aussi mis en scène. Pourquoi ?

Une phrase ponctue le texte : « Entre le paysan et son oreiller, il y a… » et finit par « entre le paysan et son oreiller, il y a un meurtre commis par le sommeil sur les rêves ». C’est cela qui m’intéressait, comment l’intime, le privé, est politique. Et puis la pièce ne veut pas faire une hagiographie de Jérôme Laronze, dire qu’il était un saint. Elle raconte la vie d’un paysan avec, aussi, ses travers. L’intime permet de complexifier.

Quel sens cela a-t-il de commencer la tournée en jouant à la ferme de Jérôme ?

On a voulu offrir cette première à la famille et aux proches. C’est important pour moi de dire : « Ce texte, je l’ai écrit en imaginant votre frère, votre proche. » Et puis, on a envie de s’impliquer, que notre démarche soit parallèle à celle du comité de soutien et de la famille. À chaque fois que l’on joue le spectacle, on organise ensuite un débat en invitant soit Marie-Pierre, soit des spécialistes, soit des gens du coin pour essayer de produire non seulement un savoir littéraire, mais aussi des savoirs théoriques, pratiques, et des débats.

Quelles ont été les réactions du public aux premières lectures avant la tournée ?

L’histoire est tellement sidérante que les gens sont bouleversés. Ils sont étonnés de ne pas en avoir entendu parler. Mine de rien, comme pour Rémi Fraisse, le fait que cela se soit produit sur un corps blanc et pas un corps racisé change beaucoup de choses. D’un coup, la violence policière est partout, plus personne n’est à l’abri.
Par ailleurs, la pièce va très loin dans l’intime : c’est juste une comédienne qui parle pendant une heure, donc il se produit un phénomène d’identification, soit avec la sœur, soit avec le frère.
Enfin, il y a un retour comique concernant l’avocat du gendarme. Il a réagi dans les médias et je l’ai introduit dans la pièce. Comme le titre est Neuf Mouvements, il a dû penser que c’était une comédie musicale, ou un ballet. Donc il a dit que l’on n’avait pas à faire un barnum de cette affaire, que, bien sûr, il y avait une victime, mais qu’il y en avait d’autres, le gendarme et sa famille, et que pour ces gens, on ne pouvait pas se permettre de raconter l’histoire alors que l’affaire est encore en cours. Ce qui est intéressant et militant dans la pièce est justement de prendre parti sur une affaire en cours. Et la réaction de l’avocat est, finalement, très valorisante car elle signifie que l’adversaire croit plus à la puissance du théâtre que nous.

Que vous a apporté l’histoire de Jérôme Laronze dans votre travail sur les violences policières ?

Mon travail sur les violences policières a beaucoup découlé de pensées théoriques, notamment de celle de la sociologue Elsa Dorlin. Cette dernière dit que quand un corps essaye de se défendre, il est rendu indéfendable. C’est vraiment l’histoire de Jérôme, mais aussi celle d’Adama Traoré, de Lamine Dieng, où à chaque fois on a voulu criminaliser la victime et la rendre indéfendable. C’est horrible de constater que la théorie et la pratique entrent totalement en adéquation.
Cela montre que l’État, et sa violence légitime, produisent des rapports similaires sur les corps qu’il veut dominer. Tout cela relève d’une même logique d’écrasement des classes laborieuses. Cela rejoint également ma réflexion sur la métropolisation et l’urbanisation à outrance, qui ne créent que des principes sécuritaires, qui eux-mêmes créent une police de plus en plus répressive, donc de plus en plus violente.

Comme le sujet en est très politique, la pièce est-elle difficile à diffuser ?

C’est horrible de dire cela, mais c’est un monologue, donc la pièce ne coûte pas cher, et on a beaucoup de dates.
Cependant, je trouve que le théâtre a aujourd’hui un problème : souvent, il se veut politique, montre des conflits sur le plateau, mais, à la fin, les réconcilie. Tout cela va dans le sens d’un effacement des classes sociales. En sortant du spectacle, les gens se sentent contents et vont boire un verre. Cela va avec le problème qui est que le théâtre, aujourd’hui, s’adresse à une élite blanche plutôt vieillissante. Très peu d’ouvriers et de racisés vont au théâtre, et les agriculteurs, n’en parlons pas ! Le théâtre que l’on revendique n’est pas du tout cela ! On ne veut pas mettre les gens d’accord.

Reporterre

Zone à dé(cons)truire

Sous un ciel chargé, les Gilets Jaunes de l’agglomération clermontoise se sont donnés rendez-vous Boulevard Gustave Flaubert le samedi 11 mai pour une action de bloquage de l’entrée du centre commercial E.Leclerc La Pardieu afin de protester contre la cherté de la vie. 

Sous les applaudissements et les slogans scandés des camarades, une jolie pyramide de caddies a été dressée devant les portes automatiques, réduisant ainsi pendant quelques dizaines de minutes l’accès au magasin.

Les agents de sécurité (aujourd’hui gilets oranges soumis, demain Gilets Jaunes en révolte) ne sont pas intervenus, l’opération a pu être menée jusqu’à son terme et le moment de « désobéissance civile » immortalisé dans un mélange de saine colère et de joie.

Au-delà de l’agitation autour des conditions de vie misérables d’un nombre croissant de français, pour qui l’achat des denrées de base devient un sujet de préoccupation mensuel et parfois hélas une difficulté du quotidien, l’irruption des Gilets Jaunes en zone industrielle, rebaptisée ZAE (zone d’activités économiques) pour les besoins du tertiaire, est significative : elle est à la fois l’extension et le pendant négatif du rond-point des sociabilités jaunes.

Comme fût pris d’assaut l’impersonnel giratoire, ce carrefour de la marchandise humaine alimentant nos villes en flux permanent de chair à travail, il était logique que sa destination impérative, les grands magasins euphoriques de la société de consommation devînt la cible du sabotage de la conscience réfractaire.

Les grandes surfaces privatives de la marchandisation universelle symbolisent aussi le système politique de prévarication et l’exploitation salariale inhérents au mode de production capitaliste qui ravage nos territoires. 

Du trucage des marchés publics aux régimes d’exonération des zones franches urbaines en passant par l’escroquerie du CICE, nous savons combien les grands groupes de la distribution ont leur part de responsabilité dans la dilapidation du fruit de notre labeur.

La composition du capital social de ces sociétés, souvent cotées en bourse, induit des politiques managériales tyranniques et une présurisation du personnel tout au long de la chaîne logistique quand la concurrence du secteur n’impose pas la fermeture de sites avec son cortège de plans dits sociaux.

En tant qu’intermédiaires parasites entre le monde de la production agricole et le consommateur elles représentent aussi l’antithèse de notre aspiration à vivre en adéquation avec les rythmes de la nature dans des cités à taille humaine où les frontières entre paysans et habitants seraient inexistantes.

Il paraît que les hypermarchés sont menacés par le développement du numérique et un retour au commerce de proximité. Les Gilets Jaunes se battent pour dépasser un système tout entier, nous n’accueillons donc pas l’annonce de la « dématérialisation » du procès de production comme une bonne nouvelle, le cas Amazon manifestant au contraire la dégradation des conditions de travail de salariés précarisés à outrance et aliénés comme jamais à la rationalisation technologique des tâches.

Mais si ces temples de l’ersatz venaient à disparaître, nous danserions volontiers sur leurs ruines.

 

TINA ?

« There is no alternative (TINA), traduit en français par « Il n’y a pas d’autre choix » ou « Il n’y a pas d’alternative » ou « Il n’y a pas de plan B », est un slogan politique couramment attribué à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Premier ministre du Royaume-Uni.

Ce slogan signifie que le marché, le capitalisme et la mondialisation sont des phénomènes nécessaires et bénéfiques et que tout régime qui prend une autre voie court à l’échec. »

Réalités digitales

Coursier à vélo, l’exploitation à la cool.

Par Matthieu Le Crom, le 2 mai 2019

© Jules Salé

Tout commence dans un open-space de 400m² en plein Marais. Baby-foots, paniers de fruits, canapés, bar-cafétéria.

Je suis là pour une réunion d’information pour devenir coursier à vélo chez Frichti, la nouvelle start-up de livraison de repas sur Paris. Avec moi une vingtaine de mecs de mon âge, entre 20 et 35 ans. 10 noirs, 7 marrons, 3 blancs, tous plus au moins le même style : survet’ Nike, sacoche, casquette, maillot de foot, doudoune.

On déambule comme une meute ébahie dans cet open-space, au milieu des employés de la boîte. Posés sur les canapés design, à moitié allongés mais pas trop, en tailleur façon yoga, d’autres jeunes de notre âge, quasiment tous blancs, tous un MacBook dernier cri en main, tous très stylés, avec les dernières fringues branchées sur le dos. Des hipsters dans toute leur splendeur, regardant passer la meute.

Nous entrons dans un bocal vitré, entassés sur des tabourets, collés les uns aux autres. Pas un verre d’eau, on attend. De l’autre côté de la porte vitrée qui se referme derrière nous, les gagnants de la transition numérique nous observent du coin de l’œil, ceux qui maîtrisent les nouveaux codes de la start-up nation, ceux qui peuvent côtoyer le baby-foot sans vraiment y jouer, ceux qui sont en France depuis plusieurs générations et qui ont pu faire des études de marketing, d’informatique ou de digital networking.

Moi je suis avec des immigrés et des fils d’immigrés, des gens qui parlent à peine français, des gens dont le marché du travail ne veut pas, des blédards.

Un formateur nous parle de Frichti, il explique à Mamadou comment dire bonjour quand il livrera sa salade de carottes rappées.

Présentez vous :
– « Mamadou Sissoko »
– « Non on dit « Bonjour je m’appelle Mamadou Sissoko, allez recommence » « .
Malaise.

Des gars comme Mamadou, Frichti en recrute à tour de bras, tous sous le statut d’auto-entrepreneur. On est vingt fois plus que ce dont ils ont besoin, mais ça ne leur coûte rien et ça leur permet d’être sûrs d’avoir de la main d’œuvre en permanence. Parce qu’une fois la réunion d’information finie on n’est pas embauchés pour autant. Pour pouvoir travailler il faut s’inscrire sur un créneau, un « shift ».
Là, c’est la concurrence qui commence entre nous : le jeudi – à 15h précises – on doit se battre virtuellement sur un site internet, cliquer sur les shifts pour réserver une place. On doit être des centaines à cliquer partout sur le site dans l’espoir d’avoir du boulot, le serveur sature, le site bug … Résultat des courses : en trois minutes tout est complet. J’ai obtenu deux shifts de 3h à l’autre bout de la ville pour la semaine prochaine, seulement 6h de travail alors que j’en voulais une trentaine. Au mieux je vais gagner 60 euros.

Arrivé au centre d’où partent les commandes appelé « hub », pour rester dans l’esprit start-up, le local ne ressemble à rien : 5m² de carrelage sale, un écran d’ordinateur avec un code à scanner pour marquer sa présence. Je comprends vite que cet ordinateur va être mon principal interlocuteur.

Les coursiers et les managers sur place ne disent pas bonjour, personne ne m’explique quoi que ce soit, seul mon smartphone m’écrit « Bienvenue au hub ». Une liste de codes s’affiche sur mon écran, je les retrouve sur des sacs en papier entreposés dans une chambre froide, je charge les sacs en papiers remplis de carottes rappées dans mon sac à dos isotherme.
Depuis le début j’ai dû échanger au maximum 15 mots avec la boîte qui m’emploie mais ça y est, je bosse pour eux.

Je roule à toute blinde dans les rues bondées de Paris, des ruelles étroites prévues pour des piétons il y a trois siècles dans lesquelles des camions bloquent toute la chaussée, des boulevards haussmanniens dans lesquels ces mêmes camions bombardent pour rattraper leur retard. C’est la jungle urbaine, qui ira le plus vite, qui passera devant le premier, qui prendra le plus de risques pour gagner une seconde.
J’ai l’impression que je vais crever à chaque carrefour mais l’adrénaline m’excite et me fait prendre toujours plus de risques, toujours aller plus vite, ne jamais s’arrêter, surtout pas aux feux rouges, perte de temps.
Je fais corps avec la conduite frénétique parisienne où seuls ceux qui roulent comme des dingues sont respectés par les autres. Si tu es trop lent tu te fais maltraiter, on te laisse pas passer, on te fonce dessus, je n’ai pas le choix, bouffer ou être bouffer, j’ai choisi mon camps.

Mon téléphone bipe, il m’indique qu’à partir de maintenant je suis en retard sur ma commande, un chronomètre rouge démarre. Impossible d’être dans les temps, le timing est calculé sans prendre en compte le trafic et les temps de livraison à pied : trouver où accrocher son vélo, monter chez le client, l’attendre, regarder le prochain itinéraire, boire une gorgée d’eau … Seuls les temps de trajets théoriques en vélo sont pris en compte par le chronomètre, c’est intenable, je suis tout le temps en retard, ça m’énerve donc je roule plus vite, je prends plus de risques, je bois moins d’eau.

J’ai l’impression que plus je carbure plus j’ai des commandes, je suis en train de me faire pote avec l’ordinateur. Au bout de 2h de course folle je retourne au hub. A peine passé la porte, mon téléphone est reconnu par l’ordinateur, je ne sais pas comment il fait mais il sait que je suis là, mon téléphone bipe, des nouvelles commandes à faire immédiatement, j’achète un café au distributeur, un agent de Frichti m’appelle sur mon téléphone, l’ordinateur m’a vu prendre une pause, ce n’est plus mon pote.

Cette ordinateur avec lequel j’essaie de sympathiser – et qui en gros est mon patron – ne s’est pas présenté, je ne sais pas ce qu’il regarde dans mon téléphone, comment il me juge, comment il collecte mes données pour faire des statistiques de mes performances et quelles sont les répercutions de ces statistiques sur la quantité et la qualité du travail qu’il va me donner par la suite, est-ce qu’il va me faire partir à l’autre bout de Paris pour faire une seule commande parce que je suis trop lent ? C’est possible. Je dois sûrement avoir une note que je ne connaîtrais jamais. Mais quelque part, être jugé par une machine porte l’avantage d’une certaine objectivité, il ne peut pas ne pas aimer ma gueule, il se concentre sur des faits, le problème – en dehors du fait que je ne sais pas comment il fonctionne – c’est que je ne peux pas lui dire que le numéro 53 de la rue Bouchardon est introuvable parce qu’il est caché dans un angle de la place Saint-Martin et que c’est pour ça que j’ai trois minutes de retard.
Non tout ce que je peux lui dire c’est : « Commencer nouvelle livraison ».

Sept jours sur sept, 7h par jour, avec une coupure de 3h en milieu de journée, pour 1200 euros. C’est ce que fait un coursier avec qui je discute.
Il me dit qu’il a de la fièvre en rentrant chez lui, entre l’effort physique, le poids du sac, les escaliers à monter, le rythme infernal, la pollution et le stress de la circulation, ça ne m’étonne pas.
Il me dit qu’au début les plateformes paient bien pour attirer des coursiers.
Que plus les candidats affluent aux inscriptions plus les rémunérations baisses.
Que les coursiers ne disent rien parce qu’ils savent qu’ils sont des centaines à vouloir bosser pour le peu de place disponible, c’est la concurrence entre eux à celui qui acceptera de bosser pour le moins cher, un retour au conditions de travail d’il y a deux siècles ou à celles du tiers monde, au choix.
Ils ont la dalle, ils parlent à peine français, beaucoup en permis de séjour, rémunérés sur des comptes au bled. Personne ne veut les employer en France, alors pour eux 5 euros de l’heure, c’est déjà ça.
À ce rythme là dans quelque temps les coursiers seront payés 1 euro de l’heure et il y aura encore du monde pour vouloir pédaler.

Le soir je change de hub, je me retrouve dans une ruelle sordide comme seul le 18e arrondissement sait en produire. Une dizaine de noirs et de marrons traînent devant le hub, un type me dit que ça fait 4h qu’il est là, il a fait une seule commande, il a gagné 15 euros.
« Entre zoner ici ou zoner ailleurs autant zoner ici ». On en est là, on recrute des gars pour zoner devant le hub, c’est gratuit et ça permet de livrer les commandes très rapidement.
Comme si un restaurant avait vingt serveurs pour se partager un poste. Les clients sont servis immédiatement, les serveurs mangent les miettes.

Un manager débarque en furie « Les gars il va falloir pisser dans le trou ! Sinon plus d’accès au chiottes ! Vous savez quoi ? Ça c’est depuis qu’il y a que des blédards ici, avant quand il y avait des Français c’était pas comme ça ! »
Je suis le seul blanc et en plus je viens d’aller pisser. Grosse gène.

Les managers sont aussi des noirs et des marrons, seulement eux parlent bien français. Ils doivent avoir un bac pro vente tandis que les coursiers n’ont peut-être pas le brevet des collèges.

Un blédard c’est quoi en fait ? Littéralement du mot arabe « bled » qui veut dire village, un blédard c’est un campagnard, et le gars de la campagne est réputé pour être rustre, pour ne pas maîtriser les règles du savoir-vivre en bonne société.
Aujourd’hui le blédard – selon mon interprétation – c’est le campagnard de la ville-France, c’est un étranger qui n’a pas assimilé la culture française, les codes sociaux qui permettent de s’intégrer et de se faire respecter, quelqu’un qui est accusé de pisser à côté, mais surtout quelqu’un qui ne maîtrise pas la langue, quelqu’un qui n’a pas eu la possibilité de passer son bac.

C’est ces mecs-là qu’on retrouve aujourd’hui tout en bas de l’échelle de la start-up nation, payés au lance pierre, à la tâche, sans salaire minimum, sans arrêt maladie en cas d’accident, sans congés payés, sans chômage, avec des outils de travail à leurs frais : un smartphone obligatoirement 4G qui coûte cher, un vélo souvent décrépi avec des freins à moitié cassés, pas de casque, pas de lumières pour assurer leur sécurité dans la nuit.

Alors certains parlent de syndicats, d’autres essaient de se faire requalifier en salariés, ce que la Cour de Cassation a validé, car ça coule sous le sens.
Nous somme « auto-entrepreneurs » mais nous n’entreprenons rien du tout, nous répondons aux besoins et aux ordres d’une entreprise, donc nous sommes des employés. Point.

Ce salariat déguisé est une faille qui ressemble en tout point à du travail au noir. D’autres parlent de jouer sur l’image de ces boîtes très attachées au marketing, un « bad buzz » pourrait les amener a réviser les conditions de travail des coursiers à la hausse : proposer des contrats salariés, remonter les rémunérations, fixer un minimum horaire, fournir les outils de travail, réduire les cadences, garantir du travail en arrêtant de sur-recruter, être transparent sur les algorithmes … Beaucoup de facteurs peuvent être améliorés pour obtenir des conditions de travail dignes.

Faut-il vraiment balayer deux siècles d’acquis sociaux dans le seul but de satisfaire des cadres dynamiques qui veulent garder la ligne en mangeant des carottes rappées emballées dans trois boites en plastique, livrées en sept minutes à leur agence de design par un esclave à vélo ? Non, c’est notre corps social qui est en jeu.

Perspicace ?

Contexte de marché exigeant

Menace de fermeture de C&A à Clermont-Ferrand : « Ce sont les fondations du Centre Jaude qui sont touchées »

Le centre Jaude et la façade de l’enseigne C&A dans les années 80

L’enseigne d’habillement C&A de Clermont-Ferrand fait partie des 14 magasins menacés par une fermeture en France. Une catastrophe pour les seize salariés clermontois et la fin probable d’une histoire pour un magasin implanté depuis presque 40 ans.

Par Pierre Peyret, le 24 avril 2019

C&A, ces deux lettres trônent sur la façade du Centre Jaude à Clermont-Ferrand depuis presque 40 ans et l’inauguration du centre commercial le 10 septembre 1980. Mais pour combien de temps encore ?

Selon Force ouvrière, la direction de C&A fermerait quatorze magasins en France via un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) annoncé en fin de semaine par la direction de l’enseigne. « Le nom du magasin de Clermont-Ferrand a été cité », confirme Maria Rodrigues, déléguée syndicale centrale Force Ouvrière. Au même titre que ceux de Saint-Etienne, Caen, Poitiers ou Cosne-sur-Loire.

L’enseigne C&A pourrait fermer 14 magasins en France dont celui de Clermont-Ferrand

« C’était attendu », regrette Frédéric Bochard. Le secrétaire général de l’Union départementale Force Ouvrière du Puy-de-Dôme abonde : « Il y a eu au fil des années une réduction de la voilure pour arriver aujourd’hui à une petite dizaine de salariés (seize : NDLR). Rien n’a été fait pour relancer l’activité de ce magasin », s’exaspère-t-il.

Si aujourd’hui, les salariés, dont certains travaillent là depuis plus de trente ans, ne sont plus que seize, ils ont été jusqu’à 66 croit savoir Christophe Juillet, directeur du Centre Jaude.

« On m’a raconté qu’il y avait même une cantine dans les étages, avec cuisinier », poursuit le directeur du Centre Jaude, étonné d’avoir appris la nouvelle par voie de presse. Tout comme les salariés et la responsable, rencontrés ce mardi, et qui ne souhaitent pas commenter l’annonce pour le moment.

« C’est un classique. C’est comme si la Fnac partait »

« C’est une catastrophe pour les employés et ce sont les fondations du Centre Jaude qui sont touchées. Je suis dans l’incapacité de dire s’ils partiront ou pas. L’enseigne a su se renouveler au fil des années. C’est un classique. C’est comme si la Fnac partait », compare Christophe Juillet.

Avec une surface de 3.000 m² répartis sur deux étages, l’enseigne néerlandaise fait partie des plus grands commerces des deux centres commerciaux, « derrière la Fnac et H&M ».

Nouvelle réunion le 6 mai

Contactée, la direction n’a pas donné suite à nos sollicitations pour confirmer si le magasin clermontois était bien concerné. En début de semaine, elle a indiqué qu’une « information-consultation » avait été engagée à l’issue de la réunion du 18 avril et que son projet avait « pour objectif de sauvegarder sa compétitivité » dans un « contexte de marché exigeant ».

La chaîne néerlandaise a déjà fermé huit magasins en 2018 et treize avant cela. En 2016, l’enseigne avait fermé son magasin parisien de 5.400 m² ouvert sur la place de la Madeleine quatre ans plus tôt.

Un nouveau rendez-vous est donné le 6 mai, date où le PSE sera négocié. Mais Maria Rodrigues est pessimiste. « L’objectif est d’avoir un maximum d’avantages pour que les salariés obtiennent quelque chose. »

Qui pour remplacer C&A ?

Si l’enseigne – par ailleurs présente avenue Ernest-Cristal à Aubière – venait à quitter le Centre Jaude, un espace de 3.000 m² se libérerait. Force ouvrière évoque la reprise des locaux par la marque espagnole Zara, mais sans le personnel de C&A. Une information que ne confirme pas le directeur du Centre Jaude : « C’est un nom qui revient depuis quatre ans que je suis là ».

lamontagne.fr

La dette est dans le pré

Raphaëlle Clarissou, agricultrice à Montmorin (63) : « C’est mon histoire, et surtout un témoignage parmi d’autres sur le mal-être chez les Paysans »

Par Sébastien Massoulié, le 16 avril 2019

A contrecœur, Raphaëlle Clarissou, exploitante agricole en élevage de volailles fermières, a décidé de stopper son activité, neuf ans après avoir investi les bâtiments familiaux dont elle a hérité. Pour témoigner de son parcours fait d’embûches et de déceptions, cette mère de famille, âgée de 43 ans, a accepté de nous ouvrir les portes de son domaine niché en bordure du Parc naturel régional Livradois-Forez.

Situé non loin de Billom et de Montmorin, « Les volailles du Domaine de Champ-Redon » abrite modestement un petit corps de ferme datant du XIXème siècle. C’est ici que Raphaëlle a décidé d’installer son exploitation agricole aujourd’hui vouée à disparaître. A notre arrivée, nous sommes surpris par l’ancienneté des bâtiments ; la pierre y est brunâtre. Une fois que nous nous sommes garés, une femme, la quarantaine, vient à notre rencontre. Lunettes de soleil sur les yeux, elle ne tarde pas à nous faire découvrir son monde. Sans trop de peine, nous devinons rapidement le sentiment d’affection qu’éprouve Raphaëlle à l’égard de cette bâtisse.

« Je suis installée en mon nom propre donc cela signifie que je vais perdre mon activité, mon patrimoine familial »

S’improvisant guide, cette mère de famille nous raconte brièvement l’histoire de ces murs : « Mes arrière-grands-parents étaient paysans. Mon arrière-grand-mère est décédée en 1978. Entre temps, les bâtiments ont été utilisés par un fermier. Il se servait des terres… Il avait des vaches et faisait un peu de culture. Mais il utilisait des bâtiments de ferme qu’il a laissé se dégrader ». Face à la détérioration progressive du patrimoine familial, Raphaëlle, affectée, a eu l’idée d’entreprendre à nouveau une activité agricole afin de pouvoir le restaurer : « Lorsque je suis arrivée, les toits étaient en train de finir de s’effondrer. Ça me faisait un petit peu mal au cœur ». Après avoir établit un système de donation avec ses frangines, elle a finalement hérité du corps de ferme et d’un bout de terre. Pointant son doigt vers la route, Raphaëlle nous montre son champ « qui ne fait pas tout à fait six hectares ».

Emboitant son pas, nous avançons jusque dans la cour où se trouve une soixantaine de poules pondeuses élevées en plein air. Où en est le projet de Raphaëlle aujourd’hui ? Vraisemblablement, aucun élément concret ne nous permet de pressentir de quelconques difficultés. Ses volailles semblent être en bonne santé ; son héritage a été remis à neuf. Quels soucis peut-elle rencontrer ?

Raphaëlle ne tarde pas à répondre à nos questions avec une pointe de regret et d’amertume : « Depuis le 1erjanvier, je suis menacée de redressement judiciaire. Je suis installée en mon nom propre donc cela signifie que je vais perdre mon activité et mon patrimoine familial. Et cela ne suffira certainement pas à éponger la dette bancaire que j’ai entretenue au fil des années ». Après neuf années de travail intense, Raphaëlle n’est jamais parvenue à se tirer un vrai salaire. Pour elle, cette activité n’a jamais été rentable : Trop de temps passé sur une production limitée et des investissements trop lourds qui ont eu raison de son moral.

« L’agriculture, ça ne me tentait pas, ce n’était pas sexy du tout. Je me voyais plutôt dans le côté high-tech »

L’heure tourne. Nous l’accompagnons à proximité d’une fontaine. L’eau qui coule se mêle au chant des oiseaux. De ce tableau champêtre émane une grande pureté ô combien paradoxale après le témoignage poignant que nous venons d’écouter. Pour que nous puissions mieux saisir son cheminement personnel, Raphaëlle revient sur son passé : « A la base, je ne suis pas issue du monde agricole. J’ai suivi une formation d’infographiste multimédia ». Étonnamment, elle nous révèle qu’elle a réalisé ses études à la fac d’histoire de l’art. Trouvant sa formation un peu légère, elle n’a pas souhaité évoluer professionnellement dans cette voie : « Sincèrement, je ne trouvais pas honnête de vendre un savoir-faire qui était assez limite par rapport à des gens autodidactes passionnés qui y avaient passé des heures et des heures ».

Pourtant, l’agriculture ne s’est pas révélée immédiatement comme un domaine de prédilection au sein duquel elle pourrait faire carrière : « L’agriculture, ça ne me tentait pas, ce n’était pas sexy du tout. Je me voyais plutôt dans le côté high-tech. J’étais toujours tirée à quatre épingles en train de faire la fête tous les soirs avec des copains. C’étaient l’image qui me correspondait à ce moment-là ».

Finalement, c’est son amour pour le patrimoine qui l’a poussé à devenir agricultrice. Seule, elle a décidé de monter ce projet agricole en se concentrant exclusivement sur l’élevage de volailles : « C’était à mon échelle. Mes parents avaient déjà quelques poules dans la cour pour les œufs ; ils faisaient du poulet pour notre autoconsommation. Je voyais comment ça s’élevait. C’était un animal que j’étais capable de tuer, de plumer et d’aller vendre ».

« Je me suis énormément endettée »

C’est ce qu’elle a fini par faire en 2010. Mais depuis neuf ans, tout ne s’est pas passé comme prévu. Comme elle nous le précise trivialement, plusieurs choses l’ont faite « plonger ». D’abord, le fait de ne pas avoir baigné depuis sa plus tendre enfance dans le milieu agricole a joué un rôle non négligeable d’après elle : « J’ai dû faire face à des réalités dont je n’avais pas conscience. Je ne maîtrisais pas tout. Je n’ai pas forcément été bien conseillée lorsque j’ai réalisé le dossier d’exploitation. Je crois que mon optimiste a été un peu trop communicatif pour les gens qui m’ont aidé à mes débuts. Ils n’avaient pas l’habitude de s’occuper de petite exploitation comme la mienne je pense ».

Ensuite, le niveau de production initialement fixé n’a jamais pu être atteint. Pour cela, il aurait fallu que Raphaëlle réinvestisse pour pallier le manque d’infrastructures mais aussi le manque de bras. « Je suis à peu près à 3000 volailles par an. Sur le papier, je devais quasiment faire le double » précise-t-elle. Pour illustrer ses propos, elle nous conduit jusqu’à ses pigeons. A l’abri des prédateurs, vingt couples vivent en volière. « Un jour un restaurateur m’a contacté. Il était très intéressé par ma production. Il voulait des pigeons. Très bien ! Sauf que lui avait besoin de 300 pigeons par mois. C’était inenvisageable. A la rigueur, je pouvais lui en fournir une dizaine, et encore ».

Au milieu de la volaille qui investit la cour principale, Raphaëlle évoque également le rôle néfaste de la crise : « En 2012, on nous a inventé la crise. Je ne la nie pas mais les médias en ont tellement fait que les gens ne voulaient plus dépenser car sinon ils avaient l’impression que la situation allait être pire». Face à cette crainte populaire, elle n’a pas pu augmenter ses prix au risque de perdre des clients. Se retrouvant dans l’incapacité de produire plus, elle s’est mise à travailler pour la banque : « Je me suis énormément endettée. Il fallait que je rembourse mais je n’y suis pas arrivée ».

Après avoir rénové son corps de ferme, Raphaëlle a aménagé un laboratoire d’abattage. Un « sacré investissement » selon ses dires. A flux tendu, cette jeune agricultrice, qui a décidé d’enfiler les bottes à l’âge de 34 ans, aurait pu rembourser ses emprunts en étalant sa dette sur plusieurs années. Or, le destin en a décidé autrement puisque deux tempêtes ont dévasté les cabanes censées abriter ses volailles. « Il a fallu réinvestir». Raphaëlle nous apprend qu’elle a notamment été victime de vol. Tous ces éléments conjugués l’ont poussé peu à peu à envisager l’avenir autrement.

« Un agriculteur, lorsqu’il a arrêté de se plaindre, c’est qu’il est mort ! »

« Au tout début, j’avais la volonté d’exercer ce métier jusqu’au bout » semble-t-elle regretter. Aujourd’hui, Raphaëlle n’envisage plus de transmettre ce patrimoine agricole à ses trois enfants. Passé la quarantaine, elle voudrait se reconvertir professionnellement car, d’après elle, son corps et sa motivation se sont usés avec le temps. Elle ne semble plus vouloir faire face à la pression à laquelle elle est soumise en tant qu’agricultrice. Chaque matin, elle se demande « Qu’est-ce qui va bien pouvoir me tomber sur le casque aujourd’hui ? ». La motivation a cédé la place à l’épuisement physique et moral : « Initialement, je n’ai pas la vocation alors je pense que je me suis épuisée plus vite » avoue-t-elle éreintée.

Raphaëlle ne souhaite pas étaler ses états-d’âme. Mais tout en poursuivant la visite de son exploitation, elle nous confesse que, beaucoup d’agriculteurs sont en difficultés aujourd’hui. Certains, continuent malgré tout… Mais d’autres augmentent les statistiques. Raphaëlle ne souhaite pas faire partie de la seconde catégorie. Malgré les verres qui dissimulent son regard, nous saisissons le mal-être qui semble être enfoui en elle depuis tant d’années.

A cet instant même, elle repense à sa famille, à ses enfants, … « Je ne veux pas en arriver là car j’estime que j’ai autre chose à donner » dit-elle en relevant la tête. Raphaëlle décide d’aller plus loin dans son raisonnement : « La porte de sortie, vous ne la voyez pas. Moi, j’ai cru l’entrapercevoir à un moment donné. Je me suis assis sur ce qui me restait de dignité pour appeler au secours en ouvrant une cagnotte sur internet. Mais elle n’a pas marché. Je suis loin du compte ». Poursuivant, elle dédaigne celles et ceux qui pensent que « les agriculteurs sont toujours là à se plaindre ». Alors que l’écoulement de l’eau ruisselle jusqu’à nos oreilles, elle conclut sa pensée en lançant abruptement : « un agriculteur, lorsqu’il a arrêté de se plaindre, c’est qu’il est mort ! ».

Si elle ne désire pas accroître les statistiques, Raphaëlle concède qu’elle a déjà pensé au suicide : « Parmi les agriculteurs que je connais, tous y ont déjà pensé ». Sa famille est très présente mais « la solitude peut s’exprimer de différente façon » selon elle. « Quand on ne va pas bien, on efface cette solitude avec une corde ». Se voulant rassurante, elle conseille à tous les agriculteurs de ne pas hésiter à demander de l’aide. Pour cette agricultrice, l’entourage a été un élément essentiel. « Moi, je me suis dit que j’aurai une autre vie après ça. Les gens qui n’envisagent pas un avenir, je ne sais pas ce qu’il leur reste ».

« Je ne veux surtout pas que ce bien familial soit saisi et vendu aux enchères pour une bouchée de pain »

Autour de nous, le lieu est calme et paisible, en total discordance avec le témoignage de Raphaëlle. Elle profite de notre présence sur place pour nous expliquer les rouages de son métier. Un métier qu’elle exerce 70 heures par semaines, sept jours sur sept, 365 jours par an. Avançant pas à pas à travers son domaine, nous découvrons également le lot de pintades qu’elle s’apprête à « faire passer dans les prochaines semaines ». Des poulets gambadent eux aussi dans le pré au milieu duquel sont disposés deux yourtes permettant d’abriter les volailles qu’elle élève. Particulièrement fière de ce qu’elle a réalisé, elle se plaît à rappeler que sa production est primée chaque année au « fermier d’or ». « Un gage de qualité qui n’est malheureusement pas suffisant pour pouvoir vivre de mon métier ».

Notre entretien se termine non loin d’une marre sur laquelle pataugent une quarantaine de canards : « Il faut que les gens mesurent ce que c’est que l’agriculture dans la vie d’un professionnel pour comprendre. C’est toute sa vie. On s’implique corps et âme. Et se faire arracher sa terres… C’est… C’est horrible ! C’est impensable ! C’est au-delà de tout ! ». Malgré les menaces qui pèsent sur son héritage, Raphaëlle pense pouvoir rebondir : « Je peux me motiver pour pleins de choses. Je suis extrêmement polyvalente. Du travail alimentaire, ça ne me fait pas peur… J’en ai déjà fait lorsque j’étais étudiante. Je peux y retourner, ce n’est pas un problème ».

Surtout, elle, qui n’est pas issue du monde agricole, « veut faire de cette différence, une force ». Finalement, Raphaëlle dévoile une volonté sans faille : « Ça fait des années que je galère mais aujourd’hui, je ne suis pas prête à laisser partir mon patrimoine. C’est mes aïeux qui ont construit ça pierre par pierre. Je continuerai à me battre bec et ongles. Si un morceau de terres doit partir… Tant pis ! Mais je ne veux surtout pas que ce bien familial soit saisi et vendu aux enchères pour une bouchée de pain ».

mediacoop.fr

Gerzat sous pression

Luxfer : les ouvriers français se battent pour leurs emplois et leur savoir-faire

Malgré 9 % de rentabilité, la direction Luxfer Gerzat a annoncé sa décision de fermer l’entreprise, de licencier les 136 salariés et délocaliser toutes les machines, le 26 novembre 2018.

Par Laurie Debove, 10 avril 2019

Malgré 9 % de rentabilité, les propriétaires anglais ont décidé de fermer le site français de Luxfer, près de Clermont-Ferrand. Après avoir signé un Plan Social et Economique, les 136 salariés continuent leur combat pour signer avec un repreneur chinois et sauvegarder le plus d’emplois possible.

En visite dans toute la France auprès des Gilets Jaunes, François Ruffin a découvert l’histoire de l’entreprise Luxfer à Gerzat, dans le Puy-de-Dôme. Ce site industriel fabrique des bouteilles forgées haute pression en aluminium, notamment les bouteilles d’oxygène des pompiers et hôpitaux français.

En dépit de sa rentabilité, la direction Luxfer Gerzat a annoncé sa décision de fermer l’entreprise, de licencier les 136 salariés et délocaliser toutes les machines, le 26 novembre 2018.
Dans un communiqué de presse, l’entreprise anglaise justifiait sa décision par « un environnement économique dégradé et une pression concurrentielle accrue sur ses principaux marchés des bouteilles d’oxygène médical et des extincteurs ». Les 136 salariés se sont battus pour éviter le pire, et ont dénoncé un mépris de classe énorme de la part de leur direction.

Bouteilles forgées haute pression – Shutterstock

« Depuis le début de ce PSE, la direction a été ignoble avec les salariés. Il y a eu un mépris total de la classe ouvrière : allant expliquer qu’on avait de la chance d’avoir le chômage, nous souhaitant de joyeuses fêtes de Noël et en nous disant que nos meilleures années étaient devant nous. Ils nous ont expliqué qu’on ne s’était pas donné les moyens de réussir dans la vie comme les patrons, et que c’était donc normal que nous soyons licenciés. On a a rencontré le commissaire de l’État de restructuration qui nous a dit clairement qu’il n’y a rien qu’on puisse faire face aux actionnaires et que si l’actionnaire a décidé de casser son jouet, c’est comme un enfant on ne va pas l’empêcher, c’est le libéralisme. » a confié un employé de l’usine à François Ruffin.

Pourtant, les salariés français ne se sont pas laissés décourager et ont mené la lutte, allant même jusqu’à trouver un repreneur chinois, le groupe Jinjiang, pour permettre de recréer une trentaine d’emplois. Après plusieurs semaines de grève, les dirigeants et les salariés de l’entreprise Luxfer de Gerzat ont signé un accord jeudi 28 mars pour mettre fin au conflit.

« Notre objectif, aujourd’hui encore, ce n’est pas le plan social. Ce n’est pas d’indemniser les conséquences de la perte d’emploi. C’est de maintenir le travail sur place, parce que c’est important pour le bassin Clermontois, c’est important pour Gerzat, c’est important pour les familles et les sous-traitants. C’est bien les conditions humaines qui amènent les salariés à se battre et moi à les accompagner. » Jean-Louis Borie, avocat mandaté par le comité d’entreprise LUXFER

Pour les 136 salariés, la mobilisation continue afin de s’assurer que la reprise avec Jinjiang soit bien actée, que le savoir-faire reste sur le territoire et qu’un maximum d’emplois soit sauvés. Pour François Ruffin, la lutte des salariés illustre une volonté louable : le désir de reprendre en main leur destin commun.

lareleveetlapeste.fr 

De la servitude moderne

Par Jean-François Brient et Victor León Fuentes, 2009

De la servitude moderne est un livre et un film documentaire de 52 minutes produits de manière totalement indépendante ; le livre (et le DVD qu’il contient) est distribué gratuitement dans certains lieux alternatifs en France et en Amérique latine. Le texte a été écrit en Jamaïque en octobre 2007 et le documentaire a été achevé en Colombie en mai 2009. Il existe en version française, anglaise et espagnole. Le film est élaboré à partir d’images détournées, essentiellement issues de films de fiction et de documentaires.

L’objectif central de ce film est de mettre à jour la condition de l’esclave moderne dans le cadre du système totalitaire marchand et de rendre visible les formes de mystification qui occultent cette condition servile. Il a été fait dans le seul but d’attaquer frontalement l’organisation dominante du monde.

 

Nécro-système

Générations Futures publie aujourd’hui un nouveau rapport sur les pesticides perturbateurs endocriniens. Ce rapport s’inscrit dans une série de rapports publiés par Générations Futures sur la problématique des perturbateurs endocriniens (EXPPERT 11). Il vise à informer sur la présence de pesticides perturbateurs endocriniens dans notre environnement à travers l’étude de leur quantification dans les eaux de surface et est basé sur des données officielles des agences de l’eau françaises regroupées dans la base de données Naïades (http://naiades.eaufrance.fr/).

PAR FRANÇOIS VEILLERETTE ET NADINE LAUVERJAT, 16 AVRIL 2019

Les principales conclusions de ce rapport, qui a nécessité de travailler plusieurs millions de résultats d’analyses sont les suivantes. D’après les données 2015 de la base Naïades sur les eaux de surface en France métropolitaine, Martinique et Réunion nous avons retrouvé :

• Un total de 232 substances  perturbateurs endocriniens suspectés recherchés au moins une fois dans un département, la moyenne par département est de 183 environ.

• La moyenne par département de substances actives de pesticides ou de métabolites supposés perturbateurs endocriniens quantifiés est de plus de 41, soit 22,8 % environ des pesticides PE suspectés recherchés.

Le nombre de substances actives de pesticides ou métabolites supposées perturbateurs endocriniens quantifiés est très variable selon les départements : de 4 pour la Corse du sud à 90 pour le Calvados.

• Les substances actives de pesticides ou les métabolites supposées perturbateurs endocriniens les plus fréquemment quantifiées par rapport au nombre d’analyses réalisées varient également selon les départements. Les 3 substances qui arrivent le plus fréquemment en tête sont : glyphosate (37 départements), Atrazine-Déséthyl* (30 départements), Métolachlor* (15 départements).

Diverses cartes sont mises en ligne pour illustrer, par départements, ces données :

• L’une portant sur le nombre de pesticides perturbateurs endocriniens suspectés quantifiés au moins une fois (Un moteur de recherche placé sous cette première carte permet de faire une recherche des données détaillées pour chaque département).

• Une autre sur le pourcentage de pesticides perturbateurs endocriniens suspectés quantifiés au moins une fois.

• Une 3ème sur les 3 pesticides PE suspectés dont les pourcentages de quantification sont les plus importants.

• Et une dernière sur le pourcentage d’analyses de glyphosate quantifiées dans les eaux de surface.

« Pour Générations Futures, ces données montrant l’existence d’importants cocktails de pesticides perturbateurs endocriniens suspectés dans les eaux de surface de nombreux départements français sont inquiétantes. » Déclare François Veillerette, Directeur de Générations Futures. « Elles montrent que la chimie agricole menace la biodiversité aquatique. Ces résultats sont également à interpréter comme l’indicateur d’une contamination importante de l’environnement dans lequel vivent les humains. Pour ces raisons ils doivent pousser les responsables à mettre en œuvre d’urgence une stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens qui vise réellement à leur interdiction totale. » Ajoute t’il.

*substances interdites au niveau de l’UE

Rapport complet : 

https://www.generations-futures.fr/wp-content/uploads/2019/04/dp160919_rapport_perturbateurs_endocriniens_eaux_surface_final.pdf

Inspiration berlinoise

Face à l’explosion des loyers à Berlin, un puissant mouvement d’habitants veut exproprier les gros bailleurs privés

PAR RACHEL KNAEBEL, 4 FÉVRIER 2019

Logements dans le centre de Berlin/crédit : CC some human

En France, les loyers continuent d’augmenter, le mal-logement de s’enraciner avec 4 millions de personnes concernées, alors que la loi Elan ouvre la voie à la privatisation du logement social et que la construction de logements à loyer modéré diminue. Les élus devraient peut-être regarder du côté de Berlin, également confrontée à l’explosion des loyers et à la difficulté de se loger. Un large mouvement y demande un référendum d’initiative citoyenne. Objectif : exproprier les grands bailleurs privés, qui privilégient leurs actionnaires aux dépens de leurs locataires, et instaurer une gestion démocratique des 200 000 logements communaux. Il n’est pas impossible qu’ils y parviennent.

« Il y a quelques années encore, il aurait semblé absurde à beaucoup de parler d’expropriation. Aujourd’hui, notre initiative rencontre une grande résonance. Je ne l’aurais jamais cru. » Rouzbeh Taheri est actif depuis des années dans le mouvement berlinois pour le droit au logement. En 2015, il était porte-parole d’une initiative de locataires qui avait lancé une procédure de référendum citoyen pour la protection du logement social. Mais nul besoin de référendum : la municipalité a adopté leur projet.

Ces collectifs de locataires veulent désormais aller plus loin, avec un référendum demandant l’expropriation des grandes sociétés immobilières privées, massivement présentes à Berlin. « Notre proposition d’expropriation ne concerne que les sociétés immobilières les plus importantes, qui détiennent plus de 3000 logements. Ce qui représente environ 200 000 logements en tout. Six sociétés immobilières sont concernées », précise l’activiste. Selon un sondage publié début janvier dans le quotidien Tagespiegel, une majorité des Berlinois trouve que l’idée d’une expropriation est juste.

Un mouvement social pousse la mairie à racheter une partie des logements privatisés

« La réalité, c’est que les gens n’en peuvent plus », juge Katalin Gennburg, élue municipale du parti de gauche Die Linke au parlement local de Berlin. Dans la capitale allemande, les loyers des nouveaux baux ont augmenté de 75 % entre 2011 et 2016 ! Pour les contrats existants, même si la loi allemande limite leur augmentation, les grandes firmes immobilières utilisent souvent le prétexte de la modernisation des logements pour augmenter d’un coup les loyers de 30 % voire 50 %.

Il y a plus de cinq ans que le mouvement pour le droit au logement a repris de la vigueur à Berlin. Cette nouvelle vague a justement commencé dans un ensemble d’anciens logements communaux privatisés, dans le quartier de Kreuzberg. Les locataires faisant face aux augmentations de loyers, et menacés de devoir quitter leurs appartements, se sont mobilisés. Ils ont occupé le quartier, organisé des manifestations, rencontré les élus.

En 2017, la ville rachète finalement une partie de ces logements, pour 56 millions d’euros. Depuis, un conseil des locataires participe à la gestion des immeubles aux côtés du bailleur. Cet automne, ce sont un millier de locataires de la grande avenue est-berlinoise de la Karl-Marx-Allee qui se mobilisent. Comme le quartier voisin de Kreuzberg, les appartements de la Karl-Marx-Allee appartenaient auparavant à un bailleur communal avant d’être privatisés au début des années 1990.

« Les sociétés qui ont racheté les bailleurs communaux veulent juste faire de l’argent »

C’était alors la tendance dans toute l’Allemagne : vendre les bailleurs communaux, l’équivalent allemand des bailleurs sociaux (office HLM, régie immobilière publique…), à des grandes firmes immobilières et à des fonds d’investissements. L’objectif est alors « d’assainir » les finances publiques. Entre 1990 et 2005, Berlin voit partir entre les mains d’entreprises privées plus de 200 000 de ses anciens logements communaux publics. Depuis que la ville gagne à nouveau en population, que le marché locatif se tend et que les loyers explosent, cette privatisation est de plus en plus critiquée.

« Les sociétés capitalistiques qui ont racheté des logements en masse veulent juste faire de l’argent avec, et distribuer des dividendes à leurs actionnaires », dénonce Katalin Gennburg. Les locataires qui ne peuvent plus payer partent, le plus souvent en périphérie. C’est ce que les habitants de la Karl-Marx-Allee ont craint quand ils ont appris que leurs logements devaient bientôt être une nouvelle fois revendus, à la plus grande société immobilière privée de Berlin, Deutsche Wohnen. Créée en 1998 par la Deutsche Bank, elle possède aujourd’hui plus de 110 000 appartements dans la capitale.

Autant de loyers payés chaque mois qui servent surtout à enrichir les actionnaires de l’entreprise cotée en bourse. En 2017, Deutsche Wohnen a versé à ses actionnaires plus de 260 millions d’euros de dividendes, 80 millions d’euros de plus que l’année précédente.

La mauvaise réputation du plus gros bailleur privé

« Deutsche Wohnen n’est pas très aimée à Berlin, rapporte Rouzbeh Taheri. Parce qu’elle met en œuvre tous les leviers possibles pour augmenter les loyers, et parce qu’elle a très peu investi dans la réparation pendant des années. Ce qui fait que le chauffage tombe souvent en panne pendant l’hiver dans ses immeubles, les ascenseurs aussi. » En plus, Deustche Wohnen attaque régulièrement en justice le système berlinois d’encadrement des loyers. « La plupart des logements que possède Deutsche Wohnen étaient auparavant des logements communaux. Les gens savent comment c’était avant, et comment c’est devenu. Ces sociétés se sont constituées ainsi, par la privatisation des logements communaux », ajoute l’activiste. C’est aussi pour cela qu’une grande partie des Berlinois soutient désormais l’initiative visant à les exproprier.

En 2004, Berlin a privatisé son plus gros bailleur communal, GSW. Il a d’abord été vendu à un fonds d’investissement états-unien, Cerberus, avant d’atterrir en 2013 entre les mains de Deutsche Wohnen. Depuis, la réputation de la société n’a cessé de se dégrader auprès des Berlinois. Partout dans la ville, des locataires de Deutsche Wohnen s’unissent contre l’entreprise. Alors début novembre, quand ceux de la Karl-Marx-Allee apprennent que leurs logements aussi vont bientôt être la propriété du géant de l’immobilier, cela devient vite un sujet de débat dans toute la ville. Jusqu’à la mairie.

« Nous voulons que des locataires normaux puissent vivre dans le centre-ville, pour des loyers normaux »

Les réunions, les banderoles sur les immeubles, la mobilisation paient. Finalement, la ville de Berlin décide d’utiliser un droit de préemption spécial pour racheter ces logements, les re-municipaliser. « La solution est venue de nous, des locataires, pas de la ville, tient à souligner Norbert Bogedein, locataire de la Karl-Marx-Allee depuis 1996. C’est comme ça que doit marcher la politique, du bas vers le haut. Nous, nous voulons que des locataires normaux puissent vivre dans le centre-ville, pour des loyers normaux. »

Depuis quelques années, la ville de Berlin a commencé à reconstruire du logement social. « Mais il ne suffit pas de construire. Il faut aussi en retirer de la spéculation », prévient l’élue Die Linke Katalin Gennburg. C’est la direction que semble prendre la capitale allemande. Dans la foulée de la décision de re-municipaliser une partie de la Karl-Marx-Allee, le maire social-démocrate a envisagé que la ville puisse racheter plus de 60 000 de ses anciens logements communaux. Mais elle devrait alors le faire aux prix du marché, qui sont bien plus élevés aujourd’hui qu’il y a quinze ans, quand elle les avait privatisés.

Exproprier pour ne pas renforcer encore plus les acteurs privés

« Si l’on rachète des logements à Deutsche Wohnen, la firme fera encore plus d’argent, puisqu’elle va nous les vendre à un prix bien plus élevé qu’elle ne les avaient achetés. Ensuite, il y a un risque qu’elle utilise cet argent pour faire son marché dans d’autres villes d’Allemagne », analyse Katalin Gennburg. Ou même dans d’autres pays. À l’image de la plus grande firme immobilière privée allemande, Vonovia, qui lorgne déjà du côté de la France. Vonovia a noué à l’automne un partenariat avec la CDC habitat (filiale de la Caisse des dépôts et consignations, groupe public) pour racheter des logements à la SNCF.

Avec la privatisation du logement social prévue dans la récente loi Elan, ces firmes ont de bonnes raisons de voir la France comme un nouveau marché potentiellement lucratif. « Nous soutenons depuis le début, à Die Linke, l’initiative pour l’expropriation, souligne Katalin Gennburg. En cas d’expropriation, les structures doivent être indemnisées, mais pas à la valeur du marché. »

L’initiative pour l’« expropriation de Deutsche Wohnen et co » se base sur deux articles de la loi fondamentale allemande. L’article 14 dispose qu’« une expropriation n’est autorisée que pour le bien commun ». Et l’article 15 que « le sol, les biens naturels et les moyens de production peuvent être transférés vers une propriété publique dans le but d’une socialisation, par une loi qui règle le mode et le montant de l’indemnisation ». « Cet article 15 a été adopté peu après la Seconde Guerre mondiale. La question de la socialisation était encore à l’ordre du jour », précise Rouzbeh Taheri.

Pour une gestion démocratique du logement

Mais l’article 15 n’a jamais été mis en œuvre en Allemagne. Un peu comme la loi française de 1945 qui permet la réquisition des logements, mais qui n’a, depuis, presque jamais été utilisée. « Cet article de la loi fondamentale implique plus qu’un simple transfert de propriété. Pour nous, l’expropriation des grandes firmes immobilières doit aller de pair avec une participation forte des locataires, et de la municipalité. » L’actuel projet d’expropriation porte aussi une revendication de gestion démocratique des logements re-municipalisés.ue plus qu’un simple transfert de propriété.

« À Berlin, un ouvrier du bâtiment peut vivre à côté d’un professeur. C’est aussi pour cela que nous nous battons »

Une fois les coûts évalués, l’initiative citoyenne a deux mois pour récolter 20 000 signatures de Berlinois. La ville aura alors l’obligation d’étudier leur proposition. Soit elle l’adopte, soit l’initiative passe à l’étape suivante et devra recueillir les 180 000 signatures nécessaires pour organiser un référendum. Ces signatures doivent être récoltées en quatre mois. Si les activistes y parviennent, un vote sera organisé, dont le résultat est contraignant. La dernière fois qu’une initiative citoyenne a réussi à imposer une décision à la ville, c’était il y a cinq ans : les Berlinois avaient alors voté contre la construction d’immeubles sur l’ancien terrain de l’aéroport de Tempelhof, devenu un grand parc au centre de la ville.

Même si l’initiative n’arrive pas jusqu’au référendum, elle a déjà des effets sur les débats et la politique de la municipalité. Début janvier, le maire social-démocrate de Berlin n’a pas totalement rejeté l’éventualité d’une expropriation. « Il existe aujourd’hui une centaine d’initiatives de locataires à Berlin, qui sont très bien coordonnées. Ici, avec ce fort mouvement pour le logement qui s’est constitué depuis cinq ans, et avec cet ennemi en face, cette grande société immobilière, je pense que nous pouvons y arriver, estime Rouzbeh Taheri. Il y a une véritable mixité, l’ouvrier du bâtiment peut vivre à côté du professeur d’université, dans le centre de la ville. Cette mixité est mise à mal, mais elle existe encore. C’est aussi pour cela que nous nous battons. »

bastamag.net

Ndlr : en 1872, dans un article intitulé « La question du logement », Friedrich Engels écrivait déjà ceci : 

« L’époque à laquelle un pays de vieille culture passe ainsi avec une rapidité, encore accélérée par des circonstances si favorables, de la manufacture et de la petite entreprise à la grande industrie, est aussi par excellence celle de la  » pénurie de logements « . D’une part, des masses de travailleurs ruraux sont brusquement attirés dans les grandes villes qui se transforment en centres industriels ; d’autre part, la construction de ces vieilles cités ne correspond plus aux conditions de la grande industrie nouvelle et du trafic qu’elle détermine ; des rues sont élargies, on en perce de nouvelles, et des voies ferrées traversent les cités. Dans le même moment où des travailleurs y affluent en foule, on démolit en masse les habitations ouvrières. De là, une brusque pénurie de logements pour les travailleurs et pour le petit commerce et l’artisanat qui dépendent de la clientèle ouvrière. Dans les villes qui d’emblée furent des centres industriels, cette pénurie est pour ainsi dire inconnue. C’est le cas de Manchester, Leeds, Bradford, Barmen-Elberfeld. Par contre, à Londres, Paris, Berlin, Vienne, elle a pris en son temps une forme aiguë et elle persiste le plus souvent à l’état chronique. »

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